DIALECTIQUE, notion de

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Un art du dialogue

Pour Platon, la dialectique se caractérise par un jeu alterné de questions et de réponses qui conduit à découvrir la vérité. Elle relève à la fois d'un art du dialogue et d'une maïeutique des idées visant à atteindre le vrai, qui permet en retour de légitimer les éléments du monde sensible. C'est en ce sens qu'il est possible d'affirmer que la dialectique platonicienne correspond à un mouvement bilatéral : d'abord ascendant, puisqu'il part des choses et des sujets ordinaires pour s'élever aux Idées, c'est-à-dire aux choses en soi, à leur vérité ; ensuite descendant, dans la mesure où les Idées permettent de revenir aux choses et de mieux les comprendre telles qu'elles sont dans le monde commun. Cette accessibilité aux Idées mène selon Platon (Cratyle, 390-385 av. J.-C.) aux Idées fondamentales et premières du Bien et du Juste. C'est à partir de l'expérience du monde et des choses que ce processus dialectique est possible et peut mener à la réalité intelligible et supérieure. En ce sens, la dialectique correspond à la création d'une unité des choses (c'est-à-dire au moyen de comprendre leur essence) à partir de leur apparence. Seul le philosophe, parce qu'il est doué de raison, est capable de mettre à profit ce mouvement et peut se dire dialecticien, comme le montre Platon dans Le Sophiste (370-347 av. J.-C.), lorsqu'il précise que la dialectique n'est pas la possession du savoir en lui-même, mais le cheminement qui mène à lui. La dialectique platonicienne est le moyen de rétablir une ontologie fondée sur la vérité, qui permette de fournir des justifications irréfutables des choses.

Critiquant ce point de vue, Aristote (385 env.-322 av. J.-C.) considère que Platon confond dialectique et logique. C'est la logique qui s'applique véritablement à rechercher la vérité. La dialectique ne mène en revanche à aucune certitude, et correspond davantage à la construction d'un accord résultant de la confrontation d'opinions conflictuelles. De ce fait, la dialectique n'est pas une science, comme le prétend Platon, mais une sous-partie de la logique, qui n'est elle-même qu'un outil (organon) pour la science, raison pour laquelle Aristote l'exclut de la tripartition du savoir. Alors que la logique étudie les raisonnements syllogistiques pour en déterminer la vérité formelle, la dialectique ne concerne que les raisonnements dont les valeurs sont simplement probables. Elle ne repose pas sur la présence d'axiomes, dont la vérité est évidente et ne nécessite pas d'être démontrée, mais s'appuie seulement sur des prémisses possibles.

Emmanuel Kant, dans la Critique de la raison pure (1781), prolonge les propos d'Aristote et envisage la dialectique comme une analyse critique de l'illusion. Il étudie l'usage fait par l'intellect des concepts et des principes a priori, liés à l'intuition, et les examine dans une perspective transcendantale. Pour ce philosophe, la dialectique correspond à une logique de l'apparence qui produit des « affirmations objectives », même si celles-ci ne le sont que vraisemblablement. La dialectique transcendantale met au jour que, « au nom de la raison », nous parvenons à attribuer une valeur objective à des éléments dépourvus d'objectivité, et qu'il est possible de démontrer avec exactitude des propos totalement opposés, ce qui mène évidemment à des contradictions, puisque tout se révèle valide, une chose aussi bien que son contraire. La dialectique transcendantale vise à prévenir de l'aspect trompeur des apparences en redonnant toute sa force à la fonction supérieure de la raison, seule capable d'objectivité réelle si elle reste critique.

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Écrit par :

  • : doctorat de philosophie et de communication, chargée d'enseignement de logique, pragmatique, philosophie de l'art, université de Paris-III et Institut catholique de Paris

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Pour citer l’article

Marie GAUTIER, « DIALECTIQUE, notion de », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dialectique-notion-de/