DETTE, anthropologie

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La dette, fait universel ?

Pour faire apparaître la connexion entre « devoir » au sens d'« avoir l'obligation », « devoir » comme marque du futur et de la probabilité, et « devoir » au sens d'« être en dette », et, d'autre part, la connexion entre la « dette » et la « culpabilité », nous avons tantôt à nous concentrer sur un état de langue donné, tantôt à recourir à l'histoire des mots, à l'analyse étymologique et comparative. Les liaisons qu'on est amené à découvrir ne sont donc pas toutes de même nature, ni de même niveau, elles ne sont pas toutes aussi éclairantes pour qui cherche à comprendre quelles connotations comportent, pour les locuteurs, les mots que nous traduisons par « dette » et « devoir ». Néanmoins, si les chemins qu'il nous faut emprunter pour circuler sur le terrain des langues indo-européennes sont divers et parfois contournés, ils nous amènent à rencontrer maintes fois des vocables où les composantes sémantiques « devoir », « dette » et « faute » se joignent, se recoupent ou s'appellent l'une l'autre. Du reste, ce n'est pas là le propre du seul domaine indo-européen : en hébreu, par exemple, le verbe ḥūḇ, « être coupable », a pour dérivés les substantifs ḥōḇ, « dette », ḥayyāḇ, « débiteur », et ḥōḇāh, « obligation, devoir » (W. Genesius, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament... as translated by E. Robinson, Clarendon Press, Oxford, 1906 ; réimpr. Oxford, 1951, p. 295).

Laissons de côté la « culpabilité ». La « dette », qui est si proche du « devoir », en quoi cependant s'en distingue-t-elle ? Le devoir est dette quand il est obligation non de faire, ni même de donner, mais de rendre. Il y a dette quand la tâche ou la dépense ou le sacrifice que le devoir exige est présenté, pensé comme une restitution, un retour, une compensation. « Devoir payer cent francs », ce n'est pas la même chose que « devoir cent francs ». Plus précisément, « devoir cent francs » est un cas particulier de « devoir payer cent francs ». Mais il apparaît que ce cas particulier est aussi l'exemple type, puisque « devoir », quand le contenu de ce devoir n'est pas autrement spécifié, c'est « être en dette », « devoir rendre ». Modèle du devoir, le devoir-rendre est souvent l'identité que se donnent les autres devoirs : il est satisfaisant de reconnaître, dans le devoir, la dette, et d'assigner ainsi au devoir une origine et une justification.

Nous nous écartons plus nettement du devoir pur et simple quand la dette devient une relation qui met en présence non plus le débiteur et le créancier, mais l'emprunteur et le prêteur, quand la dette devient une institution réglée, qu'elle porte sur des biens matériels et mesurables et surtout quand, pour s'en acquitter, il faut verser des intérêts, c'est-à-dire payer pour le temps pendant lequel on a usé du bien ou de la somme qui a été prêtée. Ainsi conçue, transposée dans le domaine des relations économiques, devenue pour le créancier un moyen de faire valoir l'argent prêté, la dette donne lieu à toute une terminologie spéciale, qui la distingue de la dette-devoir.

Quand on entreprend d'étudier la formation de ces notions dans le domaine des langues indo-européennes, il faut évidemment prendre pour guide le Vocabulaire des institutions indo-européennes d'Émile Benveniste, et notamment, dans le livre I, le chapitre intitulé « Prêt, emprunt et dette ». Le but de Benveniste, on le sait, est de montrer que chaque langue indo-européenne a suivi une voie originale pour constituer le vocabulaire spécifique dont elle avait besoin pour nommer le prêt d'argent à intérêt. Cette terminologie nouvelle, la langue la construit ou bien en ajoutant au nom de la dette-devoir des éléments qui lui apportent une détermination supplémentaire – la mention de l'intérêt, par exemple –, ou bien en recourant à des termes qui relèvent d'une tout autre sphère sémantique. De toute manière, l'innovation que constitue le prêt d'argent à intérêt est bien marquée dans le vocabulaire. Ainsi : « En grec [...] nous avons un verbe général comme opheilō, aussi bien pour une dette d'argent que pour une dette morale. Mais, quand il s'agit d'une dette d'argent, la spécification intervient par des dérivés de khrē [...] ou par un terme comme tókos, l'intérêt proprement dit. Au contraire, dános, daneizō indique seulement le prêt à intérêt selon les modalités énoncées. » (Ajoutons pour notre part [...]

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Écrit par :

  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section)

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Pour citer l’article

Charles MALAMOUD, « DETTE, anthropologie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dette-anthropologie/