DESPOTISME ÉCLAIRÉ

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Les réformes et l'opinion

Si l'essentiel était que la raison régnât, qu'elle gouvernât les hommes à la place des usurpatrices qu'étaient la tradition et la providence, il ne convenait alors pas de trop se soucier de la forme du pouvoir, de la nature du souverain, dès l'instant que celui-ci était éclairé, acquis aux Lumières, décidé à mettre au service de la raison les moyens de l'État. Un prince autoritaire, fortement armé, était même plus apte à faire aboutir les réformes concrètes que le progrès exigeait. S'il était trop évident que la masse des gouvernés était insuffisamment éduquée – et donc éclairée – pour que ce progrès pût partir d'en bas, de l'homme du « commun », alors l'opinion, excluant la voie démocratique, mettait ses espoirs dans la voie autoritaire, dans ce progrès imposé d'en haut. Ce qui revenait à faire appel à des princes tout ensemble sages et énergiques, disciples et amis de la philosophie et des philosophes, qui réaliseraient le rêve avorté de Platon.

Dans un beau chapitre de L'Ancien Régime, intitulé « Comment les Français ont voulu des réformes avant de vouloir des libertés », Tocqueville, à propos des physiocrates ou économistes, et invoquant Turgot, fait des observations qui s'étendent à l'opinion en général. Un système de réformes assez vaste et bien lié en toutes ses parties, comment eût-il pu émaner, se demandait cette opinion, d'une autorité autre qu'absolue ? Le meilleur instrument des desseins des réformateurs, n'était-ce pas à tout prendre l'administration royale ? « Il ne s'agit donc pas de détruire ce pouvoir absolu, mais de le convertir. »

Caractéristique est le cas de l'Anglais Jérémie Bentham, qui devait, après 1815, fonder la doctrine utilitaire sur le principe du plus grand bonheur du plus grand nombre et opter résolument pour un radicalisme démocratique. Ce réformateur passionné avait commencé, avant 1789, par attendre de l'action des classes aristocratiques et des souverains éclairés le renouvellement des procédures et des codes, la suppression des abus intolérables hérités du passé. Bien loin de tabler alors sur l'« homme du commun » (common man) et sur le jugement de la majorité, il croit à la nécessité d'une tutelle exercée par des gens « hors du commun ». Seule la voie autoritaire lui semble à même de réaliser rapidement, sans vains bavardages, les exigences réformatrices de la raison. Il rêve de convertir la Grande Catherine à son système de législation. Son frère Samuel partant pour la Russie en 1779, il l'adjure de joindre de sa part l'impératrice : « Tu la guetteras dans les rues, tu te prosterneras [...] et tu lui jetteras mon billet au nez, ou bien à la gorge, si elle veut bien que tes mains soient là. » Ainsi germait en Bentham ce qu'on a pu appeler une « version anglaise » du despotisme éclairé qui avait fait tache d'huile sur le continent à la suite du Grand Frédéric. Mais les déceptions ne permirent pas à ce germe de se développer.

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Frédéric II de Prusse (1712-1786)

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Catherine II de Russie (1729-1796)

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  • : membre de l'Institut, professeur à la faculté de droit et des sciences économiques de Paris

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Pour citer l’article

Jean-Jacques CHEVALLIER, « DESPOTISME ÉCLAIRÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/despotisme-eclaire/