DÉSIR (notions de base)

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L’imagination alimente le désir

Par un étrange paradoxe, il appartient à celui qui s’est voulu l’adversaire et le réfutateur de Hobbes, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), de prolonger au milieu du xviiie siècle les thèses du philosophe. C’est dans sa première œuvre majeure, le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), que l’on peut trouver le point de départ de son analyse du désir. « Nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons de jouir ; et il n’est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n’aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner. » Cette affirmation ajoute un élément décisif à la thèse avancée par Hobbes. Non seulement Rousseau, comme son prédécesseur, fait du désir quelque chose de spécifiquement humain, mais il inverse les rapports traditionnels de la raison et de l’affectivité. Alors que beaucoup avant lui voyaient dans le désir un ennemi de la raison, Rousseau affirme qu’un être qui serait pure raison ne se servirait jamais de celle-ci. On pourrait dire aujourd’hui qu’une pure raison ne se mettrait pas davantage en mouvement qu’un ordinateur ultrapuissant dont nul n’appuierait sur le bouton de mise en marche. C’est donc le désir seul qui nous meut, et qui met en mouvement la raison.

Pour Rousseau, le désir est un mixte de pulsion et d’imagination. Sans imagination, rien ne saurait nous projeter vers l’avenir ; sans imagination, aucun désir n’est possible. L’homme sauvage n’a pas de désirs, parce qu’il est sans imagination – de nombreux lecteurs se sont laissé égarer par les affirmations qui semblent associer une certaine plénitude à une vie primitive proche de la nature, oubliant que Rousseau est avant tout le penseur de la « perfectibilité » (mot dont il est le créateur).

Si l’on préfère au Second Discours les pages lumineuses de l’Essai sur l’origine des langues (posthume, 1781), le contresens devient impossible : « Celui qui n’a jamais réfléchi ne peut être ni clément, ni juste, ni pitoyable : il ne peut pas non plus être méchant et vindicatif. Celui qui n’imagine rien ne sent que lui-même ; il est seul au milieu du genre humain. »

Rousseau ne cesse d’approfondir ce lien fondamental entre imagination et désir. Il faut cependant se reporter à l’Émile (ou De l’éducation, 1762) pour trouver les affirmations les plus nettes, telle celle-ci : « C’est l’imagination qui étend pour nous la mesure des possibles soit en bien soit en mal, et qui par conséquent excite et nourrit les désirs par l’espoir de les satisfaire. » Dans la conception rousseauiste de la société, l’extension négative se produit lorsque le désir prend la forme de l’« amour-propre ». Tandis que l’« amour de soi » est bon et naturel, l’« amour-propre » fonctionne par comparaison, conduit immanquablement à la vanité et suscite une concurrence des désirs entre les humains. 

Imagination, désir, raison, telle est bien la triade qui régit l’action humaine. Le bonheur réside moins dans la possession que dans l’attente, dans l’espérance, dans la recherche. « Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on est heureux qu’avant d’être heureux. »

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Écrit par :

  • : professeur agrégé de l'Université, docteur d'État ès lettres, professeur en classes préparatoires

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Pour citer l’article

Philippe GRANAROLO, « DÉSIR (notions de base) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 février 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/desir-notions-de-base/