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Locus amoenus

Le succès des Caractères de Théophraste correspond à la diffusion, à la fin du xvie siècle, des techniques de la seconde sophistique. En 1578, Blaise de Vigenère traduit les Tableaux de Philostrate, sophiste grec du iie siècle, qui servent de modèle aux Tableaux sacrez du jésuite Richeome (1601). La sophistique sacrée de ce dernier, celle de Louis de Cressolles ou de Le Moyne, la « rhétorique des peintures » de saint Ignace, le modèle de rhétorique dévote du jésuite anglais Richard Crashaw intitulé Bulla ont l'ekphrasis pour principe générateur de leur rhétorique d'imagination et d'amplification. C'est donc tout naturellement contre l'ekphrasis et l'amplification épidictique que les critiques se concentrent. Guillaume du Vair (fin du xvie s.) et Antoine de Laval (début du xviie s.) dénoncent leur emploi aussi bien dans le cadre de l'éloquence du palais que de la chaire. Érasme est aussi sévère tout en réservant un sort particulier à l'hypotypose sacrée. Il justifie en effet ce qu'on appelle également l'enargeïa (l'evidentia latine) par le souci de mettre, avec relief et vigueur, les scènes évangéliques et bibliques « sous les yeux » de l'auditoire, par des peintures parlantes (demonstrationes).

La description de la nature dérive, elle, des topiques du discours judiciaire (argumentum a loco qui vise à fonder ses preuves sur la nature même du lieu où s'est déroulée l'action) et du discours épidictique (on peut vanter des lieux pour leur beauté, leur fertilité, leur salubrité, comme le rappelle E. R. Curtius en citant Quintilien). Elle envahira la littérature d'abord par le biais du locus amoenus : que l'on songe aux champs élyséens de Virgile, à telle ode d'Horace sur la félicité de l'habitant de la campagne, au paradis terrestre de Milton, au palais d'Armide et à ses environs dans La Jérusalem délivrée du Tasse, au jardin de la lettre XI de la quatrième partie de La Nouvelle Héloïse et, au-delà de la littérature européenne, aux descriptions des jardins et des îles de Sindbad le Marin, conte très ancien intégré par la suite dans Les Mille et Une Nuits. Le modèle du genre se présente déjà chez Homère : « Autour de la caverne, un bois avait poussé sa futaie vigoureuse : aunes et peupliers et cyprès odorants, où gîtaient les oiseaux à la large envergure, chouettes, éperviers et criardes corneilles, qui vivent dans la mer et travaillent au large. Au rebord de la voûte, une vigne en sa force éployait ses rameaux, toute fleurie de grappes, et près l'une de l'autre, en ligne, quatre sources versaient leur onde claire, puis leurs eaux divergeaient à travers des prairies molles, où verdoyaient persil et violettes. Dès l'abord en ces lieux, il n'est pas d'Immortel qui n'aurait eu les yeux charmés, l'âme ravie » (Odyssée, chant V, 55-74, trad. Victor Bérard).

Les six composantes stéréotypées du locus amoenus codifiées par Libanius sont les suivantes : sources, plantations, jardins, brise légère, fleurs et chant des oiseaux. En ajoutant les fruits, le nombre des charmes du paysage passe à sept et leur répartition peut se faire selon les cinq sens, les quatre éléments, les quatre saisons, etc. Jeux numériques qui structureront la poésie descriptive du début du xviiie siècle et donneront naissance aux excès si souvent dénoncés par la suite. De la même façon, à travers la théorie du sublime et l'âge romantique, s'est développé en quelque sorte par antithèse ce qu'on appelle parfois le locus terribilis. Dans Les Confessions, Rousseau définit ainsi le nouveau goût en matière de paysage : « On sait déjà ce que j'entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur. » Parodiant ironiquement ce topos du locus terribilis, Flaubert, dans Madame Bovary, fait s'exprimer Léon en ces termes : « J'ai un cousin qui a voyagé en Suisse l'année dernière et qui me disait qu'on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l'effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d'une grandeur incroyable, en travers de [...]

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Écrit par :

  • : docteur d'État, professeur de linguistique française à l'université de Lausanne (Suisse)

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Pour citer l’article

Jean-Michel ADAM, « DESCRIPTION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/description/