DESCRIPTION ET EXPLICATION

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Les types d'explication

Pour expliquer, il faut recourir à des entités qui peuvent être soit données dans la perception, soit dérivées de la perception, par voie d'expérience imaginaire ou de raisonnement. Les notions fondamentales de la mécanique proviennent d'une origine concrète et intuitive : les points matériels dérivent des solides, la force dérive de notre sensation d'effort ou de volonté, la masse vient de la sensation du poids, les autres notions – vitesse, quantité de mouvement, force vive, etc. – sont tirées de l'observation du mouvement des corps et d'une distinction fondamentale entre une tendance virtuelle et son actualisation. Les entités intuitives qui correspondent à nos activités physiques ou à nos expériences perceptives (changement de place) sont celles qui nous paraîtraient expliquer le mieux. Il y faut ajouter les figures et les volumes de la géométrie. Cela étant, on peut distinguer des types d'explication.

L'explication spatiale

On regardait autrefois l'espace comme le nombre pris sous le rapport de l'étendue. La géométrie, disait-on, s'applique à des relations de position qui, traduites en termes numériques à l'aide d'un dictionnaire de coordonnées, deviennent quantitatives. L'explication spatiale aurait donc un caractère quantitatif et, comme la quantité se prête à la réduction à l'unité, tandis que la qualité introduit la diversité, on conclut que la première est plus rationnelle que la seconde. Cela suppose que l'on entende rationnel au sens de calculant. Par ailleurs, le quantitatif n'est qu'un aspect (par exemple métrique) du spatial, et les rapports de situation sont appréciés qualitativement avant d'être mesurés. La physique d'Aristote est exclusivement qualitative. La prédominance du quantitatif dans la physique moderne est venue de ce que les quantités peuvent facilement devenir les termes de corrélations y = f (x) de type numérique, ce qui n'est pas vrai des qualités. En fait, le quantitatif n'est pas de nature à faire avancer la compréhension : une liaison entre des grandeurs, même lorsqu'on sait l'exprimer par une relation « analytique », n'est pas pour autant explicative ; elle demanderait a être expliquée. En outre, le développement de la topologie, branche des mathématiques, a mis au jour des propriétés qualitatives des formes géométriques, propriétés liées à des invariants numériques ou algébriques (indice d'une singularité d'un champ de vecteurs, nombre de tours d'une courbe fermée autour d'un point singulier, etc.).

L'explication spatiale au sens qualitatif serait illustrée par ce qu'on appelle la géométrisation de la physique. En relativité générale, l'espace physique n'est pas conçu comme un espace géométrique qu'on aurait garni de corps étrangers ; les particules font partie intrinsèque de l'espace ; ce sont des états excités du champ gravitationnel. Comme autres exemples, citons la représentation de l'atome et de ses électrons, qui gravitent autour du noyau suivant des orbites correspondant à leur niveau d'énergie (« modèle planétaire » de Bohr-Sommerfeld) ; l'atomisme de l'Antiquité, à condition de considérer que les atomes diffèrent par leur configuration géométrique ; l'explication platonicienne des propriétés chimiques par les propriétés de figures ou par des arrangements spatiaux. E. Meyerson (1927, chap. viii) énumère quelques exemples d'explication spatiale qui lui paraissent le plus caractéristiques et qu'il trouve dans la chimie. Lavoisier indique déjà comment se groupent les molécules d'un composé, premier pas vers l'idée de structure moléculaire. Par la suite, on a expliqué les isoméries du groupe du benzène par les propriétés d'une figure, le voisinage des atomes correspondant au degré de facilité de leurs substitutions ou de leurs liaisons. La stéréochimie explique la diversité des substances par des arrangements dans l'espace, ce qui rappelle le Timée de Platon. Les dissymétries expliquent les différences des propriétés chimiques de certains cristaux. Enfin, le degré de résistance mécanique des métaux est en rapport avec la présence de dislocations, phénomène géométrique.

L'explication causale

Elle n'est pas absolument disjointe de l'explication spatiale, puisque le changement de place d'une qualité ou d'un principe plus ou moins immatériel est la première représentation qu'on a donnée de la causalité transitive. Réciproquement, la notion d'espace implique celle de localisation des objets (par exemple des particules) ; faute de celle-ci, la possibilité de suivre par continuité la trajectoire des particules s'évanouit à son tour, et l'explication causale est compromise. C'est ce que certains ont cru pouvoir remarquer à propos de la théorie des quanta. « Savoir, c'est savoir par les causes » : connaître le motif du comportement d'une personne nous fait comprendre ce comportement. Connaître la cause d'un phénomène naturel nous donne l'impression de le comprendre, d'être capable de le refaire mentalement, c'est-à-dire virtuellement. Le type d'action causale le plus simple en apparence, ou qui satisfait de la façon la plus immédiate notre imagination, est l'action de pousser, de tirer ou de soulever, l'exercice d'une force qui déplace un corps ou s'oppose à son mouvement. Le paradigme de la cause efficace est le coup de pied dans un ballon, l'impact d'une queue de billard sur une boule, l'imposition d'un cachet dans la cire, la propagation d'un virus au cours d'une épidémie, etc. Les comportements de la nature qui nous semblent à l'image de notre activité corporelle suscitent en nous un sentiment de familiarité, et ils sont sous-jacents aux objets de l'étude d'Aristote dans sa Physique. Pourtant, les causes efficaces ou productives, quand la science en admet, ont une allure de résidus suspects. Les cartésiens y voient des qualités occultes, irréductibles à la figure et au mouvement, c'est-à-dire à la géométrie et à la mécanique, ou encore une survivance du verbalisme scolastique (les « vertus » du type de la vertu dormitive, ou de la vertu médicatrice de l'école hippocratique). Les forces ont été critiquées à leur tour ; elles ont résisté et se sont imposées parce qu'on en peut mesurer les effets, et qu'elles se laissent formaliser mathématiquement. Elles trouvent place dans un réseau de lois, c'est-à-dire de relations exprimables analytiquement. Les positivistes peuvent donc, s'il leur plaît, ne retenir que les lois et ignorer les causes.

Par causalité méc [...]

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Écrit par :

  • : professeur à l'université Paris-XII-Val-de-Marne, Créteil

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Pour citer l’article

Jean LARGEAULT, « DESCRIPTION ET EXPLICATION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/description-et-explication/