DÉROGEANCE

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Perte de la qualité qui fait le noble, et donc retour à l'état de roture. La perte de la noblesse et des privilèges qui y étaient attachés venait essentiellement de la non-observance du genre de vie noble convenant à la dignité de cet ordre. En France, il est interdit au noble d'Ancien Régime de se livrer au commerce — le maniement de l'argent est avilissant — ou d'exercer un métier manuel, particulièrement un métier mécanique, réputé ignoble. Mais il peut travailler la terre, si c'est la sienne ou celle du roi. Une ordonnance de 1560 fait défense « à tous gentilshommes ou officiers de justice le fait et trafic de marchandises, et de prendre ou de tenir ferme, par eux ou personne interposée, à peine [...] d'être privés des privilèges de noblesse et imposés à la taille ». Et c'est là la menace la plus grave pour un gentilhomme : être inscrit sur les rôles de la taille est la marque même de la roture.

Néanmoins, il y a des exceptions admises, ou mêmes prévues : l'art du verre et la métallurgie (maître de forges) sont compatibles avec la noblesse. Une ordonnance de 1629 ouvre aux nobles le commerce maritime, et une autre de 1701 le négoce en gros. Ces ordonnances, qui visaient à faire entrer la noblesse dans le circuit économique, n'ont qu'un effet limité : les gentilshommes répugnent aux activités marchandes, considérant le métier des armes comme le seul digne d'eux, et les bourgeois ne sont pas davantage désireux de voir ces privilégiés qui ne paient pas l'impôt s'introduire parmi eux pour partager leurs gains. Les états généraux réunis en 1614 mentionnent des suppliques du tiers en vue de répéter et de préciser les règles de la dérogeance.

Il y a aussi les cas de dérogation accordés par le roi : pour une période limitée, un gentilhomme peut obtenir l'autorisation d'exercer une activité lucrative ; ainsi ne perd-il que momentanément ses privilèges. Quant à la noblesse, puisqu'elle vient d'une qualité du sang, elle ne peut être définitivement perdue que par suite d'action infamante ou de crime inexpiable. Hormis ces cas, les descendants d'un homme qui a dérogé peuvent toujours demander le recouvrement de leur qualité, s'ils font la preuve qu'ils ont repris le genre de vie qui convient.

L'idée et la pratique de la dérogeance ont creusé un fossé profond entre les nobles, particulièrement les nobles d'épée, et le reste du peuple, c'est-à-dire la quasi-totalité de la nation à la veille de la Révolution. À l'opposé de la France, l'Angleterre n'a connu ni préjugés ni règlements quant au genre de vie de l'aristocratie ; en conséquence, celle-ci était largement intégrée à la nation dès le xviie siècle.

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  • Écrit par 
  • Jean MEYER
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Dans le chapitre « Intégration ou disparition (XIXe-XXe s.) »  : […] Mais ce goût affiché de l'uniforme, qui est le dénominateur commun de tous ces groupes, ne doit pas dissimuler leurs liens avec le monde des affaires. La hantise de la dérogeance, née vers la fin du Moyen Âge dans les pays méditerranéens et latins – et qui n'a jamais affecté la totalité du monde nobiliaire européen –, appartient au passé […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/noblesse/#i_33763

Pour citer l’article

Solange MARIN, « DÉROGEANCE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 novembre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/derogeance/