DÉLIRE (histoire du concept)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Caractères généraux

Quels que soient la cause, le déterminisme et la structure des délires, certains traits communs les caractérisent, qui spécifient une catégorie de phénomènes dans l'ensemble des troubles psychiques : un homme ne reconnaît plus son entourage, a peur de serpents, s'agite et fuit par la fenêtre au lieu de prendre la porte ; tel autre, calme, digne, parle avec une lenteur condescendante à ses peuples réunis dont il se dit l'empereur et s'affirme également le vicaire du Christ ; tous les deux sont délirants. La personnalité du malade se trouve, dans les deux cas, et dans d'autres encore, altérée dans sa manière d'être et dans sa relation au monde, d'où rupture significative.

L'altération ou la transformation de la manière d'être du malade répond à une façon singulière et subjective de vivre des expériences spontanées ou d'élaborer un ensemble de significations, d'une part sans rapport de concordance avec la situation objective, d'autre part en remplaçant plus ou moins la réalité de celle-ci par un substitut imaginaire. Ce substitut se réfère à la classique « idée délirante », c'est-à-dire à la formulation du thème délirant. Un aliéniste français du xixe siècle (Leuret) écrivit avec raison qu'il n'avait pu trouver de différence entre l'idée la plus folle recueillie dans les asiles et nombre de celles qui ont cours parmi les gens réputés sensés. En effet, l'idée isolée, considérée en elle-même, ne compte guère sans le style de l'expression et surtout sans son rapport significatif avec ce qui est vécu, pensé, compris par le sujet. L'idée n'est point délirante en soi, seul le sujet délire.

On peut être poète, surréaliste, inventeur, anarchiste, humoriste, etc., et ne point délirer. Mais, parfois, une certaine expérience délirante peut fournir à l'artiste des thèmes et une modalité d'expression nouvelle, dans la mesure où sa personnalité demeure assez cohérente et peu dégradée.

La relation au monde s'en trouve plus ou moins perturbée. La projection du monde déréel sur le monde réel va parfois jusqu'à néantiser celui-ci, de sorte que les « autres » disparaissent ou prennent des rôles totalement substitutifs dans l'imaginaire délirant. Souvent encore, les « autres » subsistent avec leur personnage réel (parents, conjoint, employeur, boulanger, médecin...), mais leurs rôles s'infléchissent dans le sens de la déviation délirante (faux parents, conjoint persécuteur...), personnages ambigus ou marionnettes, traversant alternativement les deux univers. Ainsi arrive-t-il que s'établisse une communication verbale adéquate dans sa forme, intelligible en apparence, alors que son sens authentique, implicite ou camouflé, s'avère déréel. Le sens réel n'a pas été retenu par le délirant, et le sens déréel n'a pas été compris par le non-délirant. Il n'y a donc pas eu de communication.

La rupture, grossière ou subtile, totale ou partielle, de la relation définit une caractéristique capitale de l'état délirant : l'aliénation mentale. Le mot et la chose doivent être compris avec précision et exactitude.

Le malade éprouve une rupture plus ou moins complète avec les autres, tous les autres ou surtout quelques élus, qu'il rejette ou par lesquels il se sent rejeté. Son système personnel de valeurs s'est gauchi ou transformé. Or, fait important, le malade n'en prend pas conscience. Il ne le peut, car ce qu'il ressent, il l'éprouve comme vécu, et suivant un système de repères subjectifs, non comparable au système de repères objectifs ou communautaires. Expression d'une conviction délirante initiale, absolue, irrécusable. Délirer, c'est sortir du réel, sans savoir qu'on en est sorti, et sans pouvoir s'en rendre compte, puisque le réel est le délire. Avoir conscience que l'on délire signifie avoir cessé de délirer.

Pour les autres, pour le groupe social, le délirant offre une personnalité changée, inaccessible, plus ou moins incompréhensible, peu ou non maniable, dont la conduite n'est plus en rapport avec la situation. Pareille métamorphose  psychique,  qui  fait  que l'homme n'est plus le « semblable » s'avère affligeante, inquiétante, étrange, et rend le délirant humainement « étranger ».

L'aliénation (d'aliéner, et de alienus, alius, autre) souligne bien l'étrangeté, ici par double exclusion : exclusion de l'extériorité des autres par le délirant, exclusion de l'intériorité du délirant par les autres.

L'aspect en [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 5 pages

Écrit par :

Classification

Voir aussi

Pour citer l’article

Gabriel DESHAIES, « DÉLIRE (histoire du concept) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/delire-histoire-du-concept/