DARWINISME

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Darwinisme en biologie

Constitution du darwinisme

Cette vision du darwinisme, en particulier dans son opposition au lamarckisme, s'est constituée à partir de différentes lectures de l'œuvre de Darwin. En 1889, Alfred Russel Wallace (1823-1913), souvent considéré comme le co-découvreur de la sélection naturelle, écrit une vaste synthèse intitulée Darwinism dans laquelle il donne sa propre compréhension des mécanismes de l'évolution ou « descendance avec modification ». Demandant quels sont les « moyens particuliers qui ont produit le changement des espèces », Wallace souligne le pouvoir (the agency) de la sélection naturelle. Il s'oppose à tous les facteurs « lamarckiens » comme l'usage et le non-usage, ainsi qu'à ceux qui pensent que les lois de la variation et de l'hérédité commandent l'évolution. En redéfinissant l'orthodoxie darwinienne comme un sélectionnisme intégral, Wallace s'écarte de Darwin, lequel avait encouragé la recherche sur les variations dans le chapitre v de L'Origine des espèces. Le darwinisme est plus et autre chose que Darwin pris à la lettre. C'est une certaine philosophie de la nature, formulée à partir des thèses de Darwin.

C'est pourquoi la vision proposée par Wallace est contestée par George Romanes (1848-1894). Celui-ci est, pour sa part, convaincu que la sélection naturelle existe et qu'elle est non à l'origine des espèces, mais à l'origine des adaptations (l'apparition de l'aile de l'oiseau ou de la nageoire du dauphin). La spéciation lui paraît n'être qu'un processus tout à fait secondaire dans la nature, impliquant seulement l'émergence d'une barrière de fécondité. En réalité, Wallace et Romanes interprètent différemment une phrase située à la fin de l'introduction de L'Origine des espèces : « De plus, je suis entièrement convaincu que la sélection naturelle a été le plus important, mais pas le seul [the main, but not exclusive], moyen de modification. » Pour Wallace, la sélection naturelle a été « le principal » moyen de modification, alors que Romanes met l'accent sur « non exclusif », suggérant qu'il reste donc d'autres mécanismes à découvrir dans la nature.

August Weismann (1834-1914) souligne également ce qu'il appelle « la toute-puissance (Allmacht) » de la sélection naturelle. Il distingue les modifications qui affectent les cellules germinales (ovocytes et spermatozoïdes) et celles qui affectent les autres cellules de l'organisme individuel (cellules dites somatiques) au cours de son existence. Alors que les mutations sont transmises à la descendance, les « somations » n'affectent que l'individu et meurent avec lui. Avec Weismann, le darwinisme se fige comme le contraire du « lamarckisme », ce dernier étant compris comme « l'hérédité des caractères acquis ».

Romanes reproche à Wallace et Weismann de durcir le darwinisme contre Darwin lui-même, de forger un « ultra-darwinisme » devenu étranger à la parole du maître, lequel, rappelle Romanes, a toujours été convaincu des effets de l'usage et du non-usage ou de l'influence des conditions de vie sur la production de variabilité. Pourquoi dès lors est-ce la lecture de Wallace et Weismann (le darwinisme comme sélectionnisme) qui va s'imposer comme signification du « darwinisme » ? L'idée que la sélection est le moteur de l'évolution constitue véritablement l'apport spécifique de Darwin : l'originalité de sa théorie de l'évolution tient à ce qu'il propose un mécanisme (process), purement naturel, qui n'est pas orienté en vue d'un but déterminé. Dans le darwinisme, l'adaptation est le produit indirect des mécanismes de variation et de sélection, alors que dans le lamarckisme, le besoin d'adaptation commande la transformation des espèces, via l'usage et le non-usage.

C'est cette lecture du darwinisme qui va être reprise par les fondateurs de la théorie synthétique de l'évolution, ou « synthèse néo-darwinienne », à partir des années 1930-1940. Désormais, la question de l'origine des espèces est posée à travers une approche populationnelle : comment deux populations potentiellement interfécondes, c'est-à-dire appartenant à la même espèce, produisent, en se déplaçant dans l'espace et en variant au fil du temps, deux groupes disjoints, isolés sur le plan de la reproduction ?

Les cinq sens du « darwinisme »

Du fait de ces conflits d'interprétation, le darwinisme a une histoire et son contenu théorique est parfois flottant. Darwin lui-même, lorsqu'il dit my view (ma théorie), semble osciller entre deux acceptions : d'une part, la thèse générale de la descendance avec modification ; d'autre part, la thèse restreinte que la sélection naturelle est l'opérateur principal des modifications. Ernst Mayr (1904-2005), principal promoteur de la théorie synthétique de l'évolution, a même isolé et analysé cinq sous-théories : l'évolution en général, la « descendance avec modification », le gradualisme, la multiplication des espèces et la sélection naturelle. Quelle est la signification de chacun de ces points ? Et, surtout, qu'est-ce que se déclarer darwinien ou antidarwinien ? À chaque fois, il faudrait préciser en quel sens on l'entend, quel choix on fait de tel ou tel aspect du darwinisme pour s'y opposer ou y adhérer. Or force est de constater que, sur ce point, les partisans comme les adversaires du darwinisme restent le plus souvent très flous et se bornent à affirmer une adhésion ou un rejet global.

Pour approcher la signification du darwinisme, on peut se rapporter à la structure de L'Origine des espèces : ayant établi l'existence de variations (chapitres i-ii) et la limitation des ressources – qui produit une « lutte pour l'existence » (chapitre iii) –, Darwin propose un nom simple pour un mécanisme complexe, la sélection naturelle (chapitre iv), qui résume ces différents facteurs. Le fameux diagramme qui illustre le chapitre iv offre aussi une clé pour saisir les principaux caractères du darwinisme (cf. figure).

La première formule qui s'impose pour caractériser le darwinisme est celle de la théorie de l'évolution ou de la transformation des espèces au fil du temps. Pris à ce niveau de généralité, le darwinisme revient simplement à rejeter le dogme de la création (créationnisme) et de la constance des espèces (fixisme). Darwin reconnaît sans difficulté que les idées d'évolution organique ont été formulées bien avant 1859, par exemple par Lamarck ou dans les Vestiges of the Natural History of Creation (1844) de Robert Chambers (1802-1871). Lorsque L'Origine des espèces paraît en 1859, de nombreux penseurs évolutionnistes s'en emparent pour faire avance [...]

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Pour citer l’article

Dominique GUILLO, Thierry HOQUET, « DARWINISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/darwinisme/