TOURNEUR CYRIL (1575?-1626)

On a peu de détails sur la vie de Cyril Tourneur. Il a pu naître entre 1570 et 1580, à Great Parndon, Essex, mais, entre ces dates, le registre de la paroisse présente de graves lacunes. Il ne figure dans les archives d'aucune école ni d'aucune université. Sa vie semble se partager entre deux périodes, l'une de production littéraire, l'autre de voyages, d'expéditions et de missions secrètes mal connues, peut-être au service des Cecil, qui exploitaient efficacement le vaste réseau d'espionnage à travers l'Europe créé par sir Francis Walsingham (1530-1590) : missions dangereuses, puisque Tourneur fut arrêté, puis relâché sous caution. En 1625, il prit part à l'expédition de Cadix qui fut un échec. Les équipages étant décimés par la maladie, les navires se replièrent sur l'Irlande ; les malades furent débarqués à Kinsale et, parmi eux, Tourneur qui mourut de l'épidémie.

Sa production littéraire comporte en premier lieu un poème allégorique, obscur tant de style que d'intention : The Transformed Metamorphosis (1600). La première partie développe des thèmes satiriques sur l'état de corruption générale dans lequel la société est tombée ; la seconde décrit la lutte victorieuse que soutient le chevalier Mavortio contre une bête affreuse qui ravageait l'île Delta, où se passent ces événements. À la fin surgit une licorne, symbole d'une résurrection prochaine. Le sens concret de ce poème hermétique et la véritable identité que dissimulent les masques n'ont été dévoilés que très imparfaitement. Tourneur écrivit aussi quelques vers de circonstance, notamment une élégie sur la mort du prince Henry (1612) pleuré par toute l'Angleterre.

Mais il doit son véritable titre de gloire à deux tragédies de la vengeance qui comptent parmi les plus significatives de l'âge jacobéen : La Tragédie du vengeur (The Revenger's Tragedy, 1607) — dont la paternité lui est contestée par certains critiques qui l'attribuent à Middleton — et La Tragédie de l'athée (The Atheist's Tragedy, 1611).

La Tragédie du vengeur met en scène Vindice, appartenant à la Cour d'un duché italien, corrompue jusqu'à la moelle, qui se veut l'impitoyable vengeur de sa fiancée, empoisonnée par le vieux duc lubrique pour crime de chasteté. Vindice déploie pour parvenir à ses fins une ingéniosité satanique et une volonté implacable. La ruse, le mensonge, le déguisement, tout lui sert pour agencer ses manigances et donner à sa vengeance le goût exquis d'un triomphe délirant. Aucun vengeur dans la nombreuse série des tragédies de la vengeance n'a l'obstination, la cruauté et le panache qui font de Vindice le vengeur type, le vengeur glorieux : il nous frappe vraiment d'admiration et de terreur. La vision horrible du monde qu'il propose situe Tourneur parmi les dramaturges les plus noirs. Le langage incisif, percutant, chargé de métaphores brûlantes, dans lequel les personnages s'expriment ajoute une force corrosive inégalée à ce chef-d'œuvre du désespoir. La Tragédie du vengeur marque le point culminant des tragédies de la vengeance ; après quoi, il semble que les vengeurs ne croient plus assez à leur fonction pour nous y faire croire.

C'est dans cette perspective qu'il faut envisager La Tragédie de l'athée, où le vengeur se démet de sa fonction pour confier sa vengeance à Dieu. Il y a, dans cette tragédie, un couple d'amants qui subit tant d'outrages et encourt tant de malheurs que le héros de ces infortunes aurait plus de raisons de se venger que Vindice. Mais il préfère attendre l'accident providentiel qui abattra son bourreau, l'athée d'Amville (qui donne son nom à la tragédie) dont toutes les machinations, étayées sur une pseudo-philosophie de la « nature », viennent buter contre la spiritualité méconnue[...]

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Écrit par

  • Henri FLUCHÈRE : doyen honoraire de la faculté des lettres et sciences humaines d'Aix-en-Provence

Classification

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ÉLISABÉTHAIN THÉÂTRE

    • Écrit par Henri FLUCHÈRE
    • 10 600 mots
    • 2 médias
    ...mort dans The Insatiable Countess (La Comtesse insatiable, 1608). Chettle renchérit sur les atrocités sénéquéennes dans son Hoffman déjà cité ; Cyril Tourneur, dans sa Tragédie du vengeur, crée des personnages hallucinants dans un univers de cauchemar, et le héros de son Atheist's Tragedie ...

Voir aussi