CULTURECulture et civilisation

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Civilisation et culture littéraire : le vulgaire « illustre »

« Le culte des belles-lettres, écrivait Grégoire de Tours dans sa Préface à son Historia Francorum, est en décadence et même il se meurt dans les villes de Gaule. Aussi, tandis que de bonnes et mauvaises actions s'accomplissaient, que la barbarie des peuples se déchaînait, que les violences des rois redoublaient, que les églises étaient attaquées par les hérétiques et protégées par les catholiques... on ne pouvait trouver un seul lettré assez versé dans l'art de la dialectique pour décrire tout cela en prose ou en vers métriques. »

De l'effondrement violent de la sociabilité – crise de « civilisation », suspension des rapports proprement « civils » – résulte donc l'éclipse d'une culture ; mais Grégoire de Tours nous fait alors assister à l'émergence d'une nouvelle culture : « Un rhéteur qui philosophe n'est compris que du petit nombre mais [...] celui qui parle la langue vulgaire se fait comprendre de la masse » (Historia Francorum, livre I).

Mais nous disposons, à l'autre extrême du Moyen Âge, d'une contre-épreuve touchant les rapports de la civilisation et de la culture.

D'un côté, c'est de l'une des formulations les plus radicales qui aient été données de l'exigence universelle et absolue de réduction de la violence qu'est issue chez Dante la notion de l'ordre « civil », notion spéculative en tant qu'elle reçoit son fondement de l'universalité de l'amour divin, notion politique en tant que ce modèle théologique trouve sa réplique dans l'universalité de l'Empire – héritière de l'universalité romaine. « La miséricordieuse providence du Roi éternel – écrit Dante en sa sixième Lettre –, qui, tout en donnant par sa bonté, l'être perpétuel aux choses célestes, n'abandonne point notre vie ici-bas, qu'il ne saurait mépriser, disposa que les affaires humaines seraient gouvernées par le sacro-saint Empire des Romains, pour que sous la sérénité d'une si haute garde le genre humain fût en repos et qu'en tous lieux, selon ce que requiert nature, l'on vécût civilement. » Toutes les ressources de la théologie et de la logique du De monarchia concourront à opposer cet idéal de « vie civile » à la fureur guerrière.

Mais, d'un autre côté, la restauration du modèle de la communauté appelle l'instauration d'un modèle de la communication. Ce sera l'objet du De vulgari eloquentia de justifier, à ce titre, la suprématie du « parler illustre » d'Italie sur la diversité des dialectes issus de la contingence des lieux et de l'arbitraire des hommes : « Car une langue varie successivement d'âge en âge et ne peut en aucune façon demeurer ; force est bien qu'elle varie en maintes variétés chez ceux qui habitent à l'écart et sans être joints, comme varient en maintes variétés les us et coutumes, qui ne sont rassis ni par nature ni par concorde mais naissent d'humain gré et de convenance locale. » Mais chaque langage particulier est emporté dans le mouvement universel qui ordonne la partie au tout. Et « puisque le vulgaire des Italiens, nous dit le De vulgari eloquentia, sonne en tant de formes diverses, mettons-nous en quête d'une langue entre toutes sans reproche, le parler illustre d'Italie ; et pour que notre chasse puisse trouver une voie bien découverte, arrachons d'abord de la forêt les broussailles emmêlées et les routes ». « En toute espèce de choses, poursuit Dante, il se doit trouver une certaine chose à quoi puissent être comparées toutes choses de ladite espèce, et d'après quoi nous puissions peser les autres et prendre leurs mesures. » Cela « d'après ce qui est le plus simple en leur espèce ». En l'occurrence, donc, de même que la vertu est critère pour l'homme en général de ce qu'il est bon ou mauvais, la loi pour l'homme en tant qu'il agit comme homme citoyen, de même, « dans ce que nous appelons actions italiennes, les signes les plus nobles ne sont le propre d'aucune cité d'Italie, mais ils sont communs à tous ».

Le signe d'une appartenance à une communauté italienne, tel sera donc le critère du parler que nous cherchons. Mais voici l'essentiel : que cette appartenance nous soit effectivement sensible, à travers quatre qualités qui sont celles de l'illustre, du cardinal, du royal et du courtois : l'illustre, qui consacre la puissance et la gloire de l'enseignement ; le cardinal, qui signifie la guidance ; le royal, qui manifeste la capacité de présence en divers lieux et parties ; le courtois, qui atteste l'observance de la règle dans une assemblée. Elles ont, en effet, ces qualités, les meilleurs titres à nous retenir, pour cette raison qu'elles font valoir dans le parler italien le sceau d'instauration d'une communauté, au premier chef cette qualité qui nous le désigne comme illustre : « Mettons à découvert, écrit Dante, pour quelle raison nous désignons comme illustre un certain vulgaire. Par le terme d'illustre, en vérité, j'entends quelque chose qui illumine, et qui, illuminé, resplendit : et nous appelons de la sorte illustre un homme soit quand, illuminé de quelque puissance, il illumine les autres de justice et de charité, soit quand, excellemment enseigné, il enseigne excellemment ; comme Sénèque et Numa Pompilius. Et le vulgaire dont je parle apparaît haut levé en puissance et enseignement, et lève haut les siens en honneur et en gloire. » Entrons plus profondément dans l'analyse du langage. Les signes par lesquels nous communiquons nous présentent un double versant. « Il fallut que le genre humain, pour communiquer d'être à être les choses conçues, eût quelque signe rationnel et sensible ; en effet, devant recevoir de raison et en raison faire entrer sa teneur, ce signe ne pouvait être que rationnel ; et comme rien ne se saurait transporter d'une raison à l'autre sinon par le moyen des sens, il fallait que ce signe fût sensible. Car s'il était seulement rationnel, il ne pourrait passer d'un lieu en l'autre ; s'il était seulement sensible, il ne pourrait rien recevoir de raison ni rien déposer en raison. Or ce signe en vérité est proprement le noble sujet de quoi je parle : car il est chose sensible en tant qu'il est son, mais rationnel en tant qu'on le voit signifier choses et autres selon notre gré. »

Le véhicule de la splendeur est donc le son, par la transmission duquel nous donnons à autrui la participation de notre propre pensée, et la splendeur est la marque sur le mot de cette participation, le témoignage de la communauté qu'il institue, tandis que le sens demeure arbitraire et relatif.

Imaginons cependant de prêter un statut historique à la communauté qui se reflète en ce « miroir de parlure » qu'est le vulgaire illustre, c'est-à-dire de la dissocier, et avec elle le vulgaire illustre, [...]

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  • : professeur honoraire de philosophie à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

Pierre KAUFMANN, « CULTURE - Culture et civilisation », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/culture-culture-et-civilisation/