COÛTS DE TRANSACTION

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Historique

L'article de Ronald Coase (1937) constitue la pièce fondatrice de l'économie des coûts de transaction, bien qu'un autre auteur, l'économiste américain John Commons, ait presque simultanément mis au centre de sa réflexion le concept de transaction, mais dans un tout autre contexte, celui d'une analyse systémique. L'analyse initiale de Coase porte sur « la nature de la firme » et, plus précisément, sur ce phénomène clé qu'est l'intégration verticale. Pourquoi, lorsqu'il existe un marché concurrentiel pour les facteurs et/ou composants dont elle a besoin, une entreprise décide-t-elle de les produire elle-même plutôt que de les acquérir sur le marché ? Sauf à abandonner l'idée que les marchés concurrentiels sont efficaces, la théorie conventionnelle n'avait pas, et n'a toujours pas, de réponse satisfaisante à cette question. Or cette dernière était d'autant plus pertinente au moment où Coase la soulevait que les économies de marché étaient secouées par une crise extrêmement profonde (la grande dépression des années 1930) et que l'émergence d'une économie socialiste (l'ex-U.R.S.S.) proposait une alternative, celle d'une économie organisée comme une seule grande firme. Mais Coase ne se contenta pas de poser la question. Il proposa une réponse très bien articulée : le marché et les entreprises constituent des modes alternatifs d'organisation des transactions, et le choix entre ces modes dépend de leurs coûts d'usage respectifs, c'est-à-dire de ce qu'il en coûte pour organiser les transactions selon un mode ou un autre. Il n'y a donc pas marché ou organisation, mais marchés et organisations.

Il faudra une bonne quarantaine d'années pour qu'on commence à percevoir vraiment la pertinence de cette contribution et pour qu'on commence à en tirer sérieusement les conséquences. Entre-temps, Coase aura publié un autre article tout aussi influent à terme que le premier et qui confortera son programme de recherche, « The Problem of Social Cost » (1960). Mais, surtout, le caractère révolutionnaire de ses idées aura été repéré par un découvreur de talents, George Stigler, de l'université de Chicago, et par un ensemble de jeunes économistes appelés à devenir célèbres (mentionnons Armen Alchian, Harold Demsetz, Benjamin Klein, Douglass North, Oliver Williamson parmi les chefs de file). En outre, la création du Journal of Law and Economics, en 1959, fournira un puissant instrument de diffusion de ces idées nouvelles.

Toutefois, c'est avec Oliver Williamson, auteur en 1975 du très influent Market and Hierarchies et Prix Nobel d’économie en 2009, que les idées de Coase trouveront l'audience qu'elles méritent. Ingénieur de formation, mais rapidement converti à l'économie, Williamson se passionne pour l'analyse des entreprises, à une époque, le début des années 1960, où les économistes ne s'en préoccupent guère (on parle souvent à ce propos de la « boîte noire », celle où beaucoup se passe sans qu'on en sache rien). Elève de Kenneth Arrow, de Herbert Simon et de James March, fortement influencé par Alfred Chandler, il trouvera dans les travaux de Coase un puissant outil pour expliquer la nature et les caractéristiques des entreprises et, par extension successive, les autres modes d'organisation des transactions, par exemple la franchise, les alliances stratégiques, les joint-ventures, etc. Mais, surtout, il développera les concepts, les rendra plus complexes et, c'est là l'innovation la plus radicale, plus opérationnels. Il enclenchera ainsi une dynamique où les avancées théoriques et les vérifications empiriques se complètent et se renforcent.

À peu près simultanément et, au départ de façon assez autonome, une autre série de travaux inspirés par Coase prend forme, essentiellement autour de Douglass C. North (Prix Nobel d'économie en 1994). Alors que l'attention de Williamson porte essentiellement sur le niveau microéconomique, North, qui conjugue une double formation d'économiste et d'historien, s'intéresse davantage aux mouvements longs qui structurent une société et son économie. Il comprendra aussi tout le parti qu'on peut tirer des travaux de Coase dans l'analyse des institutions et du rôle de celles-ci dans la dynamique, ou l'échec, de la croissance. En effet, comment ignorer le poids considérable de l'environnement institutionnel dans la détermination des mécanismes servant de support aux transactions et dans les coûts de ces dernières ? Ainsi émerge cette question difficile, celle de savoir s'il existe des parcours historiques conduisant à la mise en place de conditions institutionnelles particulièrement favorables au développement de la spécialisation et de la division des tâches, ce qui signifie nécessairement un accroissement du volume des transactions.

Sur ces bases, jetées dans les années 1970 et au début des années 1980 pour l'essentiel, une intense dynamique de recherche va s'enclencher. Ces recherches se déploient essentiellement dans trois directions : un approfondissement du cadre théorique, une analyse nouvelle de l'intégration verticale progressivement étendue à l'explication de l'arbitrage entre divers modes organisationnels, et un renouveau de l'étude des interactions entre environnement institutionnel et modes d'organisation. Nous aborderons successivement ces trois dimensions.

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Écrit par :

  • : professeur de sciences économiques à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne

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Pour citer l’article

Claude MÉNARD, « COÛTS DE TRANSACTION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/couts-de-transaction/