CORPSCorps et langage

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La fonction expressive

Envisageons tout d'abord la première fonction linguistique du modèle de Jakobson, la fonction expressive, centrée sur le destinateur. « Elle vise à une expression directe de l'attitude du sujet à l'égard de ce dont il parle. Elle tend à donner l'impression d'une certaine émotion vraie ou feinte. » Jakobson borne son analyse aux interjections, où apparaît comme une gestualité de la voix, avec ses modifications intonationnelles du ton, de la hauteur, du timbre, le redoublement de certains phonèmes, l'allongement d'autres phonèmes où s'indiquent des unités expressives codées, culturellement marquées, qu'elles s'accompagnent ou non de mimiques du visage ou de certaines parties du corps. Ainsi l'allongement emphatique de la voyelle i en français dans si ou le click de succion avec mouvement de la tête vers le haut et brève fermeture des paupières accompagnant la profération du terme de négation en turc. Le haussement d'épaules qui vient appuyer un énoncé de refus, le tapotement de l'index sur la tempe ou sa rotation, celui de dérision, etc., à la fois intensifient la force de la phrase énoncée et en modifient le contenu, en tout cas lui ajoutent une information supplémentaire quant aux dispositions intimes et aux émotions du locuteur. Ainsi, un énoncé affirmatif, qui serait accompagné d'un grattement de la tête par la main du locuteur, se trouve « aspectualisé » par une nuance d'hésitation. On notera que, dans de nombreux cas, la mimique ou la pantomime peut se substituer totalement à l'énonciation verbale qu'elle accompagne ; ainsi, en particulier pour le oui et le non, dont la mimique paraît avoir été acquise bien avant le langage. Une recherche ontogénétique sur la négation et l'affirmation montrerait comment une gestualité corporelle liée au besoin, à la recherche du sein ou à son refus, donc « naturelle », édifiée ou étayée sur des montages instinctuels innés, s'est « dénaturalisée » dans et par le processus signifiant et transposée sur le plan symbolique : les mouvements du corps, qui avaient une finalité biologique précise, tout en se maintenant comme traces stylisées de cette situation antérieure et dépassée, reçoivent alors une signifiance d'un ordre proprement symbolique dans l'exercice du langage. Si des « signes du corps » accompagnent l'émission du message verbal soit pour en intensifier la force, soit pour en modifier le contenu, jusqu'à lui donner une signification contraire à celle qu'il contient explicitement – ainsi le clin d'œil qui, adressé à l'interlocuteur, dément l'affirmation énoncée –, ne trouvera-t-on pas des signes du corps qui énoncent pour l'interlocuteur un message différent, voire contraire au message verbal, des signes qui ne sont pas produits cependant par une intention particulière de signifier de la part du locuteur ? Autrement dit, on entre ici dans le vaste domaine des mimiques ou des pantomimes dites involontaires, non conscientes, non contrôlées par un « vouloir-signifier » et qui cependant expriment immédiatement l'attitude du sujet à l'égard de ce dont il parle.

On peut aussi interroger la valeur signifiante d'une gestualité involontaire ou absurde parce qu'évidemment inadaptée, au moins momentanément, à une situation déterminée, n'ayant aucune conformité avec l'intention d'agir ou semblant ne répondre à aucun but, voire être en contradiction avec la finalité motrice de gestes exigés par la situation. On trouvera dans la Psychopathologie de la vie quotidienne de Freud un grand nombre d'exemples de ce type. L'acte manqué y est compris comme la représentation symbolique d'une idée qui n'était pas faite pour être prise au sérieux par la conscience : ainsi, le geste consistant à tirer de sa poche la clef de son propre appartement devant la porte du domicile d'un autre signifie un hommage à la maison dans laquelle on se rend. C'est, écrit Freud, comme si j'avais voulu dire : « Ici je suis chez moi, car la méprise ne se produisait que devant les maisons où j'avais des malades pour lesquels j'étais toujours le bienvenu. » Ce geste n'est signifiant qu'au titre du montage habituel d'une gestualité pratique signifiante qui n'est telle que dans une culture déterminée, parce que codée par un savoir, une technique, des valeurs juridiques et morales, etc. Dès lors, tirer sa clef de sa poche pour l'introduire dans la serrure de la porte d'un autre –  [...]

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Écrit par :

  • : professeur d'Université, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Louis MARIN, « CORPS - Corps et langage », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 23 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/corps-corps-et-langage/