COMPTABILITÉ NATIONALE

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Perspectives et limites de la comptabilité nationale

La comptabilité nationale permet de donner un contenu opératoire à l'analyse macroéconomique et d'alimenter les débats publics sur l'économie et la société. Mais les États n'en assurent le financement – coûteux – que parce qu'ils la jugent indispensable à leur action. Créée à une époque où l'interventionnisme étatique, même dans les pays occidentaux, était important et revendiqué, et très liée aux politiques économiques nationales, la comptabilité nationale aurait pu pâtir de l'évolution vers un libéralisme accentué et une mondialisation accrue. Mais elle a su s'adapter et est devenue un outil indispensable à la régulation et à la gestion de l'internationalisation des économies : les traités de l'Union européenne, par exemple, définissent un certain nombre d'obligations à partir d'évaluations de comptabilité nationale qui doivent donc être calculées systématiquement et de façon homogène, et la tendance croissante à la constitution de tels ensembles régionaux – qui devront de plus négocier entre eux – impose l'adoption d'un langage économique commun qui ne peut être que la comptabilité nationale. De plus, cette dernière constitue un instrument irremplaçable d'intégration et de mise en cohérence de l'ensemble de la statistique économique et sociale. Son avenir est donc assuré, mais il convient de ne pas en oublier les limites ni d'en ignorer les problèmes :

– Une comptabilité monétaire (ou plus exactement « monétarisée »). Les phénomènes sociaux, écologiques, politiques (y compris dans leurs dimensions économiques) qui ne se laissent pas réduire à la mesure monétaire semblent inexistants, parce que non évalués, ou risquent d'être considérés d'une façon extraordinairement réductrice lorsqu'ils ne sont appréhendés que sous leurs aspects monétaires.

– Une comptabilité nationale. De par son caractère territorial, la comptabilité nationale rend mal compte des phénomènes économiques contemporains d'internationalisation et de transnationalisation, même si cela est compensé en partie par un grand effort d'harmonisation internationale.

– Une comptabilité rétrospective. Les comptes nationaux sont établis pour des périodes passées et font apparaître des équilibres comptables nécessairement réalisés. Par définition, les déséquilibres ex ante, pas plus que les anticipations, ne peuvent apparaître ; et les déséquilibres ex post ne peuvent se percevoir qu'indirectement.

– Une comptabilité agrégative. Bien que le niveau assez fin de désagrégation des nomenclatures et la multiplication des types de comptes permettent à la comptabilité nationale d'aller au-delà du strict niveau macroéconomique, toutes ses évaluations ont un caractère agrégatif et ne permettent pas de rendre compte des opérations au niveau micro-économique qui, dans une économie de marché, impulsent en grande partie le mouvement économique. Et si des calculs de moyennes (par habitant, par tête, par heure de travail, par unité de capital, etc.) sont possibles, aucune information n'est donnée sur la dispersion des variables.

– Une précision illusoire. Comme toutes données quantifiées, les évaluations de la comptabilité nationale sont affectées d'une certaine marge d'erreur, mais aucune indication n'est donnée sur celle-ci et la publication des résultats au million d'euros près – qui ne se justifie que par la nécessité de permettre la vérification des équilibres comptables – donne une fausse impression de précision. La qualité des évaluations varie, par ailleurs, selon les pays et les années, en fonction de la qualité des données statistiques de base et de la nature des traitements qu'on leur applique. La possibilité d'utiliser les contraintes comptables pour vérifier la cohérence des évaluations – ou calculer indirectement certains postes – garantit en principe une amélioration de qualité des évaluations de la comptabilité nationale par rapport aux données de base utilisées. Les erreurs sont plus importantes sur les niveaux (évaluations en euros) que sur les évolutions (indices ou pourcentages), car une partie des erreurs affectant les niveaux relève d'un biais systématique qui est éliminé lors du calcul des évolutions. En règle générale, la précision est d'autant meilleure que l'agrégat est grand, par suite de la compensation des erreurs affectant ses différentes composantes.

– Des difficultés croissantes pour rendre compte des évolutions des valeurs réelles et des prix. Dans les économies modernes, la part de la production composée de biens matériels diminue et la part des services augmente. Or ces derniers ne sont généralement pas mesurables en unités physiques et sont beaucoup moins homogènes que les biens, notamment du point de vue de la qualité – cette dernière étant d'ailleurs plus difficile à apprécier objectivement dans leur cas. La méthode habituelle de décomposition de la valeur entre une composante prix et une composante volume est donc beaucoup plus difficile à leur appliquer et les résultats sont plus problématiques – ce qui rend plus incertain le calcul de l'évolution des valeurs réelles et des prix dans l'économie.

Et pour conclure en reprenant la définition figurant à la première ligne de cet article, il faut rappeler les limites inhérentes à toute représentation qui, certes, transmet des informations sérieuses mais en même temps met en scène ces informations. Tel aspect de l'économie est mis en valeur et tel autre se trouve négligé. Des solutions non pas arbitraires mais conventionnelles – et donc discutables – sont adoptées à un moment donné pour résoudre un problème pratique de comptabilisation et perdurent par la suite, pour des raisons tant de facilité que de continuité des séries statistiques – une préoccupation majeure des comptables nationaux. Choix théoriques, besoins des politiques économiques, problèmes de coût ou de faisabilité, contraintes d'harmonisation, etc. poussent la comptabilité nationale à développer à un certain moment des approches et à choisir des solutions qui auraient peut-être été différentes plus tard. La comptabilité nationale est une représentation efficace de la réalité pour les économistes, mais elle n'est pas la réalité.

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Écrit par :

  • : maître de conférences de sciences économiques à l'université de Montpellier-I

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Pour citer l’article

Marc PÉNIN, « COMPTABILITÉ NATIONALE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/comptabilite-nationale/