COMÉDIE AMÉRICAINE, cinéma

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La comédie, divertissement ou genre social ?

S'opposant aux genres épiques – western, film d'aventures ou film de guerre –, qui exaltent l'esprit de conquête américain, la comédie se meut plus volontiers sur le terrain du quotidien, proposant une critique parfois acerbe des mœurs et des valeurs américaines. À côté du burlesque se développe, dès la fin des années 1910, une comédie de mœurs, vite devenue comédie mondaine dont les principaux artisans sont des réalisateurs tels que Harry Beaumont, James Cruze, Donald Crisp et surtout Cecil B. De Mille, qui signe Male and Female (L'Admirable Crichton, 1919), Why Change Your Wife ? (L'Échange, 1920) ou The Affairs of Anatol (Le cœur nous trompe, 1921). La subtilité du mélodrame mondain de Chaplin, A Woman of Paris (L'Opinion publique, 1923), exerce également une grande influence sur les comédies de Monta Bell (The King on Main Street, 1925), Malcolm St. Clair (The Grand Duchess and the Waiter, 1926) et Harry d'Abbadie d'Arrast (Dry Martini, 1928) – tous deux ont travaillé sur L'Opinion publique , et surtout sur Ernst Lubitsch. Chaplin utilisait l'allusion, le non-dit, le dialogue à double sens, faisant largement appel à l'imagination et à l'intelligence du spectateur, surtout dans un domaine où la censure veillait sur les bonnes mœurs. Le film ne remporta qu'un maigre succès auprès du public, mais eut un fort impact chez les créateurs.

Mais c'est le réalisateur d'origine allemande Ernst Lubitsch qui invente la sophisticated comedy. La « sophistication » concerne moins ici le sujet que le milieu social, le décor et surtout le raffinement stylistique qui joue avec maestria des vertus de l'ellipse, de la litote et du double langage. Dès The Marriage Circle (Comédiennes), Three Women, Forbidden Paradise, en 1924, ou Lady Windermere's Fan (L'Éventail de lady Windermere, 1925), Lubitsch met en relation un contenu trivial, à thématique sexuelle, avec un comportement civilisé à l'extrême. Les allusions sexuelles sont clairement saisissables, avant que le corps du délit ne soit directement désigné. Les apparences de la morale sont ainsi sauves. Le parlant ne fait que renforcer ces dédoublements et détournements de sens : Trouble in Paradise (Haute Pègre, 1932), Design for Living (Sérénade à trois, 1933), Bluebeard's Eighth Wife (La Huitième Femme de Barbe-Bleue, 1938), The Shop Around the Corner (Rendez-vous, 1940)... Mais les frontières demeurent parfois floues : ainsi lorsque Lubitsch recourt au comique loufoque qui fit son succès en Allemagne à ses débuts (Ninotchka, 1939).

La comédie loufoque

Dans trop de ces classy comedies, le trait d'esprit relève plus souvent du dialogue que de la mise en scène. Ainsi de Private Lives (1931), Reunion in Vienna (1933), de Sidney Franklin, ou de The Devil to Pay ! (1930), de George Fitzmaurice, interprété par le très british Ronald Colman. C'est pourtant dans leur prolongement que se situent les grandes comédies de George Cukor, réputé être un immense directeur d'actrices : Dinner at Eight (1933), Sylvia Scarlett (1935), The Women (1939), ou encore The Philadelphia Story (Indiscrétions, 1940). Les films qu'il tourne avec le couple Katharine Hepburn-Spencer Tracy, s'ils ne manquent pas de « classe », ne répugnent guère à une loufoquerie certaine : outre Indiscrétions, il faut citer Adam's Rib (Madame porte la culotte, 1949) et Pat and Mike (Mademoiselle Gagne-Tout, 1952).

Indiscrétions, de George Cukor

Photographie : Indiscrétions, de George Cukor

James Stewart, Katharine Hepburn et Cary Grant dans The Philadelphia Story (Indiscrétions, 1940), de George Cukor. 

Crédits : Metro-Goldwyn-Mayer Inc./ Collection privée

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Indiscrétions, G. Cukor

Photographie : Indiscrétions, G. Cukor

Katharine Hepburn et Cary Grant dans Indiscrétions (The Philadelphia Story), une grande comédie américaine de George Cukor (1940). 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Plusieurs cinéastes s'illustrent, de façon fort différente, dans ce qu'on a appelé la screwball comedy (« comédie loufoque ») sans se départir d'une sophistication certaine. Howard Hawks, dont le thème central des films s'appuie sur les difficiles relations à l'intérieur des couples : la femme doit rappeler son existence à un homme qui se croit encore un héros de la conquête de l'Ouest, dans une Amérique des buildings où le progrès technique rend sa supériorité physique dérisoire : Twentieth Century (Train de luxe, 1934), Bringing up Baby (L'Impossible Monsieur Bébé, 1938), His Girl Friday (La Dame du vendredi, 1940), I Was a Male War Bride (Allez coucher ailleurs, 1949), Monkey Business (Chérie, je me sens rajeunir, 1952).

Autre initiateur de la screwball comedy, Frank Capra est le cinéaste du New Deal, auquel on a pu reprocher parfois de trop bons sentiments, mais qui vit pleinement dans le monde contemporain : chômage, malversations financières et politiques, mépris des puissants pour le petit peuple pour lequel le cinéaste prend toujours parti. S'il manie habilement le happy-end, qui transforme It's a Wonderful Life (La vie est belle, 1946) en un conte incontournable des fêtes de fin d'année, si le succès qui le lance, It Happened One Night (New York-Miami, 1934), est réalisé dans la légèreté, s'il n'oublie pas, avec Arsenic and Old Lace (Arsenic et vieilles dentelles, 1941), qu'il dirigea autrefois Harry Langdon, ses grands succès relèvent d'un contexte sociopolitique exceptionnel dans la comédie américaine, souvent servi par James Stewart ou Gary Cooper : The Power of the Press (1928), The Miracle Woman (La Femme aux miracles, 1931), Mr. Deeds Goes to Town (L'Extravagant Monsieur Deeds, 1936), You Can't Take It with You (Vous ne l'emporterez pas avec vous, 1938), Mr. Smith Goes To Washington (Monsieur Smith au Sénat, 1939) et tout particulièrement Meet John Doe (L'Homme de la rue, 1941).

Monsieur Smith au Sénat , F. Capra

Photographie : Monsieur Smith au Sénat , F. Capra

Dans ce film du réalisateur américain Frank Capra, en 1939, Monsieur Smith au Sénat (Mr. Smith Goes To Washington), James Stewart est un éclaireur naïf devenu sénateur par hasard. M. Smith, ou la démocratie telle que la rêvent les Américains. 

Crédits : Hulton Getty

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L'Extravagant M. Deeds, de Frank Capra

Photographie : L'Extravagant M. Deeds, de Frank Capra

Gary Cooper et Jean Arthur dans Mr. Deeds Goes to Town (L'Extravagant M. Deeds, 1936), de Frank Capra. 

Crédits : Columbia Pictures Corporation/ Collection privée

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Se partageant entre films dramatiques et comédies loufoques, Gregory La Cava confère à ses films une âcreté apparemment plus vive que la bonhomie apparente de Capra. Mais le propos est plus aimable que dérangeant : She Married Her Boss (Mon Mari le patron, 1935), My Man Godfrey (Mon Homme Godfrey, 1936), Fifth Avenue Girl (La Fille de la cinquième avenue, 1939)

Fort estimée dans les années 1950, l'œuvre de Preston Sturges n'est plus appréciée à sa juste valeur, malgré des films comme Sullivan's Travels (Les Voyages de Sullivan, 1941), The Lady Eve (Un cœur pris au piège, 1941), The Palm Beach Story (Madame et ses flirts, 1942), The Miracle of Morgan's Creek (Miracle au village, 1944), Unfaithfully Yours (Infidèlement vôtre, 1948), The Beautiful Blonde from Bashful Bend (Mam'zelle Mitraillette, 1949).

À l'opposé, une comédie plus populaire choisit de se situer dans des milieux moins aisés et ne répugne pas à des situations empruntées au bon vieux « burlesque ». La sexualité y est plus ouvertement donnée d'emblée comme le ressort de l'intrigue, sans alibis, dans les limites de la loi sinon toujours du bon goût. Cette tough comedy correspond au dynamisme et à la modernité dans lesquels aime à se reconnaître le public américain. Outre The Front Page (1931) de Lewis Milestone, c'est le cas de [...]

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Indiscrétions, de George Cukor

Indiscrétions, de George Cukor
Crédits : Metro-Goldwyn-Mayer Inc./ Collection privée

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Indiscrétions, G. Cukor

Indiscrétions, G. Cukor
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Monsieur Smith au Sénat , F. Capra

Monsieur Smith au Sénat , F. Capra
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L'Extravagant M. Deeds, de Frank Capra

L'Extravagant M. Deeds, de Frank Capra
Crédits : Columbia Pictures Corporation/ Collection privée

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  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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Pour citer l’article

Joël MAGNY, « COMÉDIE AMÉRICAINE, cinéma », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/comedie-americaine-cinema/