RÈBORA CLEMENTE (1885-1957)

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L'œuvre et la vie du poète italien Clemente Rèbora, dévoué corps et âme à un humble sacerdoce, présentent un exemple peu fréquent de recherche intraitable de la vérité, poussée jusqu'au silence puis à la décantation extrême d'une voix blanche presque sans personnalité, effaçant la souffrance et le malheur du vieillissement, de la maladie, sous le texte commun d'une poésie religieuse – et obligeant les lecteurs les moins pressés à s'interroger sur la consistance même de ce dernier binôme. L'énigme fait partie de l'histoire de Rèbora. Ainsi que l'a posé clairement le poète et critique Giovanni Raboni, le problème est celui du choix entre deux ou trois périodes dans le parcours hors normes de Rèbora : un jaillissement créatif bouleversant suivi du retrait et de rares résurgences mineures, ou l'illumination poétique toujours insatisfaite, puis le mûrissement muet, nécessaire à la poésie épurée et plus haute des dernières compositions ? À la veille de la première édition de son œuvre poétique en volume, procurée par son frère en 1947, il écrivait à celui-ci que « le Clemente Rèbora d'autrefois était mort et enterré » ; mais d'autres textes allaient venir, dont Curriculum vitae en 1955 et les extraordinaires Canti dell'infermità (« Chants de la maladie ») en 1956.

Rien ne prédisposait pourtant le jeune homme généreux et révolté, mazzinien, prêt à enseigner gratuitement dans des cercles d'émancipation féminine, exalté par le « sacerdoce de l'Église vivante, la patrie », mais aussi définitivement marqué par l'expérience de la guerre, à se convertir puis à radicaliser cet engagement jusqu'à entrer au couvent du Calvaire de Domodossola en 1931 pour être ordonné prêtre en 1936. Né dans une famille milanaise et laïque le 6 janvier 1885, très attaché à sa mère, mal à l'aise dans les milieux intellectuels qu'il côtoie pendant ses études, Clemente Rèbora trouve difficilement un poste modeste d'enseignant technique ; il commence alors sa collaboration à La Voce, prestigieuse revue florentine avec laquelle il publiera en 1913 Frammenti lirici (« Fragments lyriques »). Le recueil est immédiatement salué par des écrivains aussi exigeants que Cecchi, Serra ou Boine, puis par un poète comme Betocchi, et sera inclus dans l'anthologie Poeti d'oggi de Papini et Pancrazi, véritable acte de naissance de ce que les Italiens appelleront « poésie nouvelle » (1920). D'autres Fragments avaient paru entre-temps en revues, dont ces poignants poèmes sur la guerre, autrement chargés d'horreur et de refus que ceux de la séduisante Allégresse ungarettienne ; ils formeront le cœur du second recueil, Canti anonimi (1922), déjà placé sous le signe de l'effacement qui marque la quête à venir. Dans sa dernière page, en « imminence d'attente », le poète annonce une arrivée qu'il ignore : « Viendra comme un pardon / De ce qui fait mourir, / Viendra me rendre sûr / De son, de mon trésor, / Viendra en réconfort / De mes, de ses tourments, / Viendra - est là peut-être / Déjà son souffle » (De l'image tendue, 1920).

Cette traduction essaie de préserver quelque chose de la simplicité immédiate, presque primitive – c'est-à-dire, en Italie, pré-dantesque – du rythme et de la forme que le poète dresse contre l'entropie chaotique du monde. Il faut inventer, de fond en comble, pour communiquer vaille que vaille ce qui appartient à l'obscur. Mais, avec les Chants orphiques de Campana (1914), les Fragments lyriques, dès 1913, représentent une telle rupture avec tout ce qui avait précédé, que la première impression ne pouvait être que celle d'une écriture expressionniste, désarticulée, proche en apparence d'autres courants radicaux de l'époque. Aucun habile jeu de facettes cubiste, pourtant, aucune exaltation du dynamisme industriel ni impatience futuriste d'en découdre. Ces œuvres insinuent davantage une altérité, un mal de vivre – Montale saura s'en souvenir –, qu'elles ne prétendent à quelque table rase ; le passé nous hante, rendant illusoires certains credos juvéniles, et les cités modernes avec leurs usines et leurs foules vont (comme le reste mais un peu plus misérablement encore) vers l'obtuse, « immonde », non humaine décomposition du tout. Aussi bien, « la croûte citadine » se fendille vite, révélant le « visage » grimaçant, les « orbites » creuses des choses et « l'hébétude » d'un univers où « souffrir est certain / Et comprendre obscur » (Fragment 25), où « l'aveugle substance [...]

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Jean-Charles VEGLIANTE, « RÈBORA CLEMENTE - (1885-1957) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/clemente-rebora/