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La conception marxiste des classes sociales

Contrairement à une opinion courante, Karl Marx n'a pas « découvert » les classes sociales : « en ce qui me concerne, écrivait-il en 1852 à Joseph Weydemeyer, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique ».

Karl Marx

Photographie : Karl Marx

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Si les occurrences du concept de classes sociales sont très nombreuses dans l'œuvre de Marx, celui-ci n'a pas non plus produit une théorie des classes sociales. Le Livre III inachevé du Capital s'interrompt avec le chapitre 52 qui devait lui être consacré, laissant ainsi libre cours à l'exégèse, qui n'a jamais cessé de mobiliser « le jeune Marx » contre « le Marx de la maturité », les textes politiques contre les textes économiques, etc. Sans entrer dans la controverse, du moins peut-on en rappeler trois des enjeux récurrents.

Le premier concerne l'ancrage des classes sociales dans l'économie. Dans sa version initiale, l'opposition entre les exploiteurs et les exploités a pour ressort la différence de position sur le marché entre les acheteurs et les vendeurs de la force de travail, les propriétaires et les non-propriétaires de moyens de production. Ultérieurement, l'important n'est plus tant la position des travailleurs sur le marché que la structure du procès de production, telle qu'elle résulte des contraintes d'accumulation du capital. Mais, dans Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte (1852), Marx, qui s'intéresse à la classe la plus nombreuse de la société française de l'époque – celle des « petits paysans » –, analyse, au-delà de leur condition de « paysans à parcelles » les effets de leur isolement, leur incapacité à se représenter eux-mêmes, leur croyance au miracle, leur foi superstitieuse, leurs divisions (entre révolutionnaires et conservateurs), etc., et en conclut que, en dépit de conditions économiques d'existence partagées, « ils ne constituent pas une classe ». C'est pourquoi, selon Jean-Pierre Vernant (1974), « la définition des classes et des luttes de classes doit montrer comment ces groupements humains et leur dynamique s'enracinent à tous les niveaux de la réalité sociale » : forces productives, rapports économiques de production, régimes sociopolitiques, formes de pensée et idéologies.

Le deuxième enjeu concerne l'universalité et l'intemporalité de l'existence des classes sociales. Si, dans la lettre à Weydemeyer déjà citée, Marx mentionne, dans « ce qu'il a apporté de nouveau », le fait que « l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production », dans Le Manifeste communiste (1848), « l'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte des classes ». De même, si dans L'Idéologie allemande (1845-1846), le concept de classe est ancré dans l'organisation de la production, Marx et Engels conservent la distinction entre ordre (Stand) et classe (Klasse) pour tracer une ligne de démarcation entre la société capitaliste (« bourgeoise ») et les sociétés précapitalistes : on retrouve, d'ailleurs, ultérieurement, chez Weber comme chez Durkheim, cette distinction entre les sociétés divisées en ordres « fermés » et les sociétés divisées en classes « ouvertes ».

Manifeste du Parti communiste

Photographie : Manifeste du Parti communiste

Frontispice de la première édition du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels, publié à Londres en 1848. 

Crédits : AKG

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Le troisième enjeu concerne le nombre de classes sociales dans la société capitaliste. Le Manifeste communiste en distingue deux – bourgeoisie et prolétariat –, le Livre III du Capital en désigne trois – les salariés, les capitalistes et les propriétaires fonciers –, Les Luttes de classes en France (Marx, 1850) en dénombre sept (aux précédentes s'ajoutent la petite bourgeoisie, les banquiers, les boutiquiers et le sous-prolétariat) et Révolution et contre-révolution en Europe (1848-1849) – qui ajoute la noblesse féodale et distingue entre ouvriers agricoles et ouvriers de l'industrie – en compte huit. Toutefois, ce problème peut être résolu en rappelant que la théorie marxiste des classes sociales distingue des fractions de classe (par exemple, l'aristocratie ouvrière ou encore le Lumpenproletariat), que le développement du capital financier et de l'État implique l'« autonomisation » des fonctions « intellectuelles » de gestion, d'administration et de service public et qu'à une société concrète correspondent plusieurs modes de production inégalement développés et transformés par le capitalisme dominant.

Faute d'une théorie marxiste explicite des classes sociales, la définition qu'en donne Lénine (La Grande Initiative, 1919) a longtemps servi de référence : « on appelle classe de vastes groupes d'hommes qui se distinguent par la place qu'ils occupent dans un système historiquement défini de production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par les lois) vis-à-vis des moyens de production, par leur rôle dans l'organisation sociale du travail, donc, par les modes d'obtention et l'importance de la part de richesses sociales dont ils disposent. Les classes sont des groupes d'hommes dont l'un peut s'approprier le travail de l'autre, à cause de la place différente qu'il occupe dans une structure déterminée, l'économie sociale ».

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Gérard MAUGER, « CLASSES SOCIALES - Penser les classes sociales », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/classes-sociales-penser-les-classes-sociales/