CHRISTO ET JEANNE-CLAUDE CHRISTO JAVACHEFF (1935-2020) et JEANNE-CLAUDE DENAT DE GUILLEBON (1935-2009), dits

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Très connu en raison de la force monumentale de son impact visuel, l'art de Christo repose sur des ambiguïtés et des tensions internes, qui en nourrirent la vitalité durant six décennies. Mais doit-on écrire simplement Christo ou Christo et Jeanne-Claude ? La question révèle le décalage entre une histoire de l'art savante, attentive au respect de la personnalité et des revendications de chaque artiste, et la vision globale forgée par l'opinion publique, qui a retenu le seul patronyme de Christo comme auteur des empaquetages, extrêmement médiatisés, du Pont-Neuf à Paris en 1985 ou du Reichstag de Berlin en 1995. C'est l'association de leurs deux prénoms pour faire un seul nom d'artiste que revendiquent à partir de 1994 Christo Vladimirov Javacheff, né à Gabrovo en Bulgarie le 13 juin 1935 et décédé à New York le 31 mai 2020, et Jeanne-Claude Denat de Guillebon, son épouse, née le même jour à Casablanca (Maroc) dans une famille de militaires français et décédée à New York le 18 novembre 2009, en écho à d'autres duos contemporains célèbres – Gilbert et George, Pierre et Gilles ou Anne et Patrick Poirier notamment. Signe d'une collaboration exemplaire qui refuse la mise en valeur exclusive d'un créateur unique et marque de fabrique d'un parcours humain et esthétique d'une indéniable continuité, l'association originale de ces deux prénoms renvoie à une œuvre singulière qui transgresse les limites traditionnelles des différents arts et mêle à la sculpture, au dessin et à la photographie un intérêt marqué pour des domaines aussi divers que la communication, la politique ou l'écologie.

Un Nouveau Réaliste

Arrivé à Paris en 1958, après des études à l'Académie des beaux-arts de Sofia de 1953 à 1956 et un passage à Prague, puis à Vienne, Christo entre en contact avec le critique Pierre Restany et le futur groupe des Nouveaux Réalistes, auquel il s'intègre. Il invente ses premiers Objets emballés (petites bouteilles, boîtes enveloppées), qui obtiennent vite une reconnaissance critique : l'artiste en vend un en 1959 à Lucio Fontana, puis organise en 1961 sa première exposition personnelle à Cologne, où il présente, sur le port, de curieux « monuments temporaires », composés de barils d'huile et de pots emballés. À la même date, Christo s'empare aussi d'autres moyens de création – photocollages, manifestes – pour matérialiser ses ambitions, comme un « Projet pour l'emballage de l'École militaire à Paris », ou le projet d'un édifice public empaqueté. Il mêle dans ses textes des considérations techniques fort précises (concernant par exemple le choix du tissu ou le mode de ficelage) à des revendications d'un esprit néo-dadaïste plus fantaisiste que révolutionnaire : « Le présent projet pour un édifice public empaqueté, écrit-il ainsi, est utilisable 1. comme salle sportive / 2. comme salle de concert, planétarium / 3. comme un musée historique, d'art ancien et d'art moderne / 4. comme salle parlementaire ou une prison. »

Malgré sa valorisation du processus artistique, qui compte à ses yeux plus que le simple objet qui en résulte – « l'œuvre d'art, ce n'est pas l'objet mais le processus » –, Christo crée et vend dans les années 1960 de nombreuses œuvres de faibles dimensions conservées aujourd'hui dans tous les grands musées d'art contemporain du monde – Package on a Table, 1961, Paris, Musée national d'art moderne ; Package on Wheelbarrow, 1963, New York, Museum of Modern Art. À partir des années 1970, ce sont les dessins, les photocollages préparatoires ou les maquettes de ses grandes interventions, qui constituent les éléments principaux de son œuvre figurant dans les collections publiques ou privées.

Art, patrimoine et politique

Hors des musées et des galeries, l'espace public s'impose rapidement comme le lieu le plus propice à l'expérimentation artistique de Christo. Dès 1962, l'installation d'un empilement de barils bloquant pendant huit heures la rue Visconti, dans le VIe arrondissement de Paris, souligne son insertion dans le tissu culturel d'une capitale marquée par la valeur de son patrimoine artistique. Le titre de l'action, Rideau de fer, renvoie à l'histoire contemporaine, précisément à la vie de l'artiste qui quitta la partie orientale de l'Europe et franchit le « rideau de fer » pour devenir un des représentants de l'art occidental, avant d'acquérir la nationalité américaine en 1964. Après de nombreux projets inaboutis (empaquetage de deux gratte-ciel et du MoMA de New York ; mur flottant de bidons barrant le canal de Suez), le premier édifice public à être empaqueté réellement par Christo est la Kunsthalle de Berne (Suisse) en 1968. Les interventions suivantes révèlent de la part de l'artiste un choix de plus en plus politique. Ainsi l'empaquetage du monument à Victor-Emmanuel, sur la Piazza del Duomo de Milan en 1970, souligne ironiquement la « monumentomanie » désuète d'un pays qui multiplia au xixe siècle les statues en hommage au roi fondateur de son unité, mort en 1878. En 1985, l'empaquetage du Pont-Neuf à Paris révèle des traits constitutifs de la politique royale d'embellissement de la capitale au temps de la monarchie absolue.

Quant à l'intervention sur le Reichstag de Berlin, préparée dès 1971 et réalisée finalement en 1995, elle prend une résonance encore plus forte. L'action de Christo et Jeanne-Claude se situe entre la réunification de l'Allemagne en 1990 et la nouvelle installation du Parlement allemand dans l'édifice, rénové par sir Norman Foster en 1999. Toute l'histoire de ce lieu, depuis son inauguration par Bismarck en 1894 jusqu'à sa division en deux, d'août 1961 à novembre 1989, par le Mur de Berlin qui le traversait, en passant par son incendie le 27 février 1933, se trouve symboliquement assumée et dépassée en même temps grâce à cette « opération de dévoilement par le recouvrement » qui confère au monument « une forme complètement nouvelle ». On devine les luttes politiques autant qu'esthétiques qu'eut à mener Christo pour obtenir l'avis favorable du Bundestag, le 25 février 1995. Au défi technique – contenir, avec plus de 15 kilomètres de cordes, 100 000 mètres carrés de tissu en polypropylène recouvert d'une fine couche d'aluminium, ou créer en forme d'échafaudage des structures pour protéger les statues et les décorations fragiles – s'ajoutait un défi financier, que Christo releva selon son habitude, par ses propres moyens, en assumant seul l'autonomie économique du projet au moyen de la vente des dessins et des collages préparatoires, ou encore grâce aux droits de reproductions photographiques.

Reichstag empaqueté, Christo et Jeanne-Claude

photographie : Reichstag empaqueté, Christo et Jeanne-Claude

photographie

Réintroduire l'idée de sculpture dans l'espace public et souligner la dimension politique de leurs gestes éphémères, tel semble être le défi que Christo et Jeanne-Claude ont à chaque fois lancé. Ainsi de leur intervention au Reichstag de Berlin, préparée dès 1971 et finalement... 

Crédits : Régis Bossu/ Sygma/ Getty Images

Afficher

Sans être de l'ordre d'une prise de position partisane, cet engagement dans la cité se comprend surtout comme l'ambition d'inventer un art résolument moderne : « Nous sommes terriblement contemporains, affirmaient les deux artistes en 1995. Nous vivons dans un siècle social, politique, économique et environnemental. Tout art qui est moins social, moins politique et moins environnemental est simplement moins contemporain. »

Une monumentalité éphémère

L'emprise des créations de Christo et Jeanne-Claude dépasse le cadre de la cité et de l'histoire des hommes pour toucher, à partir du milieu des années 1970, le vaste espace du monde naturel, avec des réalisations spectaculaires comme Running Fence, de 40 kilomètres de longueur en Californie (1972-1976), Surrounded Islands (Biscayne Bay, Miami, Floride, 1980-1983), The Umbrellas, au Japon et aux États-Unis (1984-1991), Wrapped Trees à la fondation Beyeler en Suisse (1997-1998) ou The Gates au Central Park de New York (1979-2005). Une des dernières interventions de Christo, The floating Piers, sur le lac d’Iseo (Italie) a permis à 1,2 million de personnes de « marcher sur l’eau » pendant les deux dernières semaines de juin 2016.

Proches du land art, les artistes s'en distinguent toutefois par le caractère strictement réversible de leurs interventions et la dimension éphémère de leurs créations, qui peuvent occuper un espace d'autant plus grand qu'elles demeurent marquées de la fragilité même du matériau qui les constitue. « Le tissu, expliquent-ils justement, est le dénominateur commun qui traduit ce caractère temporaire, nomade [...]. Le nomadisme qu'évoque la toile crée l'urgence de voir parce que demain la chose aura disparu. Les choses les plus précieuses de la vie sont temporaires. Et nous voulons apporter à notre art ce caractère de merveilleux et de tendresse que l'on réserve aux choses temporaires. »

Contre l'usure du regard qui peut transformer les œuvres au départ les plus impressionnantes en objets ordinaires et banals, à rebours aussi d'une naïve prétention à l'éternité ou à l'intemporalité que symboliserait la pierre ou le fer, Christo et Jeanne-Claude ont toujours choisi le temps court de la fête et du don. Chaque intervention dans l'espace public durait environ deux semaines, et des morceaux-reliques de la toile étaient en général distribués gratuitement aux visiteurs, durant ce moment de communion intense et bref. Les photographies gardaient trace de ces instants fugaces, et leur assurent une inscription durable dans l'espace public dans la mémoire vivante des spectateurs.

—  Paul-Louis RINUY

Bibliographie

B. Chernow & W. Volz, Christo + Jeanne-Claude, a Biography, Saint Martin's Press, New York, 2002 (éd. or., 2000) ; Christo and Jeanne-Claude, Museo d'Arte Moderna, Città di Lugano, 2006

S. Duplaix dir., Christo et Jeanne-Claude : Paris !, catal. expos., Centre Georges-Pompidou, Paris, 2020

Le Nouveau Réalisme, catal. expos., Réunion des Musées nationaux, Paris, 2007

G.-A. Tiberghien, Land Art, Carré, Paris, 1993.

Site Internet

www.christojeanneclaude.net

Écrit par :

  • : professeur d'histoire et de théorie de l'art contemporain à l'université de Paris-VIII

Classification

Autres références

«  CHRISTO ET JEANNE-CLAUDE CHRISTO JAVACHEFF (1935-2020) et JEANNE-CLAUDE DENAT DE GUILLEBON (1935-2009), dits  » est également traité dans :

DENAT DE GUILLEBON (J-C. dite JEANNE-CLAUDE)

  • Écrit par 
  • Universalis
  •  • 239 mots

Plasticienne américaine. Née le 13 juin 1935 à Casablanca (Maroc), Jeanne-Claude Denat de Guillebon est connue pour les emballages de monuments à travers le monde qu'elle a réalisés en collaboration avec son époux Christo. D'une famille de militaires français, elle grandit entre la Tunisie, la France et la Suisse. Dès leur rencontre en 1958, Jeanne-Claude s'associe à la réalisation des petits […] Lire la suite

LAND ART

  • Écrit par 
  • Gilles A. TIBERGHIEN
  •  • 3 685 mots

Dans le chapitre « Land art »  : […] Travailler dans un environnement naturel ne signifie pas ipso facto faire du land art, comme on a trop souvent tendance à le croire aujourd'hui. Le land art est un mouvement historique né à la fin des années 1960 qui hérite souvent d'une esthétique minimaliste et qui, lié à une certaine compréhension du site, est caractérisé par l'utilisation de matériaux naturels, la terre et ses dérivés. Parmi c […] Lire la suite

NOUVEAU RÉALISME

  • Écrit par 
  • Catherine VASSEUR
  •  • 2 605 mots

Dans le chapitre « Les nouveaux réalistes avec Yves Klein et après lui »  : […] Si elles ont pu contribuer à en relativiser l'impact émotionnel, ces arguties ne purent enrayer les effets causés, en juin 1962, par la mort d'Yves Klein sur la cohésion du groupe. Non qu'avec lui Restany ait perdu l'artiste le plus représentatif du Nouveau Réalisme – loin s'en faut. Après leur rencontre, Klein s'était attelé, avec l'énergie obsessionnelle qui le caractérisait, à la mise au point […] Lire la suite

PLAGIAT

  • Écrit par 
  • Hélène MAUREL-INDART
  •  • 5 722 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Plagiat et contrefaçon »  : […] Le plagiat a longtemps bénéficié de l’indifférence des juges. Une longue tradition répugnait à attribuer aux créations intellectuelles une valeur économique. En outre, les juristes ont éprouvé une grande difficulté à concevoir une propriété relative à une œuvre immatérielle. La terminologie juridique a longtemps hésité avant de se fixer, entre plagiat et contrefaçon. Jusqu’à la loi de 1957 sur le […] Lire la suite

SCULPTURE CONTEMPORAINE

  • Écrit par 
  • Paul-Louis RINUY
  •  • 8 066 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Réinventer la monumentalité »  : […] House s’inscrit dans la vogue nouvelle des années 1990- 2000, la commande d’œuvres qu’on a souvent regroupées sous l’appellation d’antimonuments ou de contre-monuments. « Comment faire un monument à la fin du xx e  siècle ? », telle était la question de départ que se posait l’artiste néerlandais Jan Dibbets lors de son projet d’ Hommage à Arago (1989-1994), à Paris, qui consistait en cent vingt- […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Paul-Louis RINUY, « CHRISTO ET JEANNE-CLAUDE CHRISTO JAVACHEFF (1935-2020) - et JEANNE-CLAUDE DENAT DE GUILLEBON (1935-2009), dits », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 octobre 2020. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/christo-et-jeanne-claude-christo-javacheff-et-jeanne-claude-denat-de-guillebon-dits/