PÉGUY CHARLES (1873-1914)

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La vie et l'œuvre

Né le 7 janvier 1873 à Orléans, faubourg Bourgogne, dans un milieu de petits artisans, Charles Péguy est entretenu par sa mère, rempailleuse de chaises, dans le souvenir de son père, Désiré, menuisier, mort des suites du siège de Paris. L'école fait de cette vie d'enfant un modèle exemplaire : c'est l'époque des bataillons scolaires, du Tour de la France par deux enfants où l'on développe le sentiment de la grandeur de la France, vaincue et pourtant plus noble et plus grande que l'Allemagne qui l'a écrasée. “Tout est joué avant que nous ayons douze ans” : l'enfant puise là un sentiment de révolte contre les puissants, l'idée que toujours les états-majors trahissent les humbles, inattendus chez le petit garçon modèle, l'élève sérieux et travailleur dont un récit, Pierre, commencement d'une vie bourgeoise, raconte les débuts.

En 1884, muni de son certificat d'études, il entre à l'école primaire supérieure du Loiret. Une intervention du directeur de l'école normale primaire l'oriente vers le lycée et l'introduit aux humanités ; c'est alors pour lui l'itinéraire classique d'un “boursier de la IIIe République”, couronné par un succès au concours d'entrée à l'École normale supérieure en 1894. Pourtant, c'est l'esprit d'insurrection que Péguy retient dans cette culture bourgeoise : Antigone, les volontaires de l'an II, les Châtiments... Et c'est très naturellement qu'il adhère en 1895 au socialisme, l'acte le plus important de sa vie morale, le seul pour lequel il accepte le mot de “conversion”. Péguy est alors tout à fait étranger au christianisme et violemment anticlérical. C'est pourtant la figure de Jeanne d'Arc qu'il choisira pour incarner son idéal socialiste dans une trilogie – Domrémy, Les Batailles, Rouen – pour laquelle il demande un congé d'École. Jeanne d'Arc paraît en 1897 ainsi qu'un manifeste, De la cité socialiste, fortement inspiré par l'anarchisme de Jean Grave, et Marcel, premier dialogue de la Cité harmonieuse (1898), utopie de la cité future, au-delà de la “militation” héroïque à laquelle introduit Jeanne d'Arc. Péguy est alors le compagnon de Jaurès.

Péguy allait trouver dans l'affaire Dreyfus l'incarnation de cet engagement intellectuel. La librairie qu'il avait fondée en 1898 grâce à l'argent de sa femme (il s'était marié l'année précédente) devint un bastion du dreyfusisme. Pour Péguy, dreyfusisme et socialisme ne font qu'un. Ceux qui refusent la condamnation d'un innocent sont les soldats de la révolution, les initiateurs de la cité future. Dans la Revue blanche, Péguy met au service de cette cause ses talents de polémiste. Mais, en 1899, il perd le contrôle de sa librairie. Renflouée par Lucien Herr, elle ne lui permettait plus une véritable indépendance, car le congrès des organisations socialistes françaises en décembre 1899 avait imposé un contrôle de la presse socialiste. Ce même congrès s'était opposé à sa désignation comme délégué du groupe socialiste d'Orléans. Péguy se sent doublement exclu. Il en rend responsable le Parti ouvrier français, “les guesdistes” qui avaient été hostiles à la défense de Dreyfus – un bourgeois – et qu'il reproche à Jaurès de ménager dans un souci d'unité.

Péguy se détache donc dès 1900 des socialistes groupés autour de Jaurès. Il décide de fonder sa propre revue. Le 5 janvier paraissent les Cahiers de la Quinzaine. Le premier numéro constitue un véritable manifeste. Péguy y évoque l'immense fête socialiste qui eut lieu, place de la Nation, le 19 novembre 1899, pour l'inauguration de la statue de la République de Dalou. C'est l'image des solidarités espérées. La réalité, c'est l'exclusion d'un délégué du congrès, image de Péguy lui-même. Une lettre – fictive – d'un provincial invite Péguy à dire, dans un journal non soumis à la censure, ce qu'il pense des hommes et des événements. Péguy appliquera ce programme dans les premières séries où il publie déjà cependant des études et des œuvres littéraires : Romain Rolland, les frères Tharaud. Dès la cinquième série (oct. 1903), essais, romans, poèmes se multiplient. Très vite, Péguy ne se contentera pas d'introduire un dossier, il donnera aux Cahiers une œuvre personnelle. Mais, jusqu'à sa mort en 1914, il est d'abord le gérant des Cahiers, travail harassant, mené malgré d'incessants problèmes financiers, car la revue ne dépassera pas les mille deux cents abonnés. La boutique du 8, rue de la Sorbonne, siège des Cahiers, deviendra un lieu de rencontres et d'échanges.

Dans cette brève carrière, il y a deux moments clés ; d'abord l'affaire de Tanger en 1905, qui provoque Notre Patrie : “en l'espace d'un matin, tout le monde sut que la France était sous le coup d'une menace allemande imminente”. C'est alors que remonte chez Péguy “la voix de la mémoire engloutie”, celle des enfants nés juste après la défaite de 1870. La France, peuple de culture et de liberté, ne doit pas accepter l'impérialisme allemand. L'autre événement, c'est sa redécouverte du christianisme. “Athée de tous les dieux” en 1900, il retrouve progressivement la “voie de chrétienté”, non par conversion, dit-il, mais par approfondissement du cœur. C'est la parabole du Fils prodigue, restée toujours vivante et active. C'est la méditation de la Passion du Christ – un frère, lui aussi tenté par le désespoir. L'une et l'autre lui ouvrent le chemin de la foi. Il restera pourtant toujours sur le seuil : sa femme refusait le mariage religieux, le baptême des enfants. Malgré des pressions multiples, de Jacques Maritain en particulier, Péguy restera extérieur à l'institution ecclésiastique. Il ne peut être un catholique pratiquant. Sa vocation, c'est la prière, aux côtés de ceux qui se sentent exclus. Péguy prolonge ainsi le combat qu'il a mené en 1900. Et c'est Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc qui, en 1910, reprendra la première partie de la Jeanne d'Arc de 1897, Domrémy, remplissant les blancs qui rythmaient le texte primitif, sans en supprimer une ligne. Péguy, chrétien, ne s'oppose pas à Péguy socialiste ; le christianisme donne sens à son combat contre le mal universel.

Le Mystère est la première œuvre de Péguy reconnue par une critique élogieuse dans laquelle on trouve Barrès, Gide... Mais il suscite un double mouvement qui marque le début de la déformation de l'image de Péguy : L'Action française, qui s'employait à récupérer Jeanne d'Arc, l'annexe sans tenir compte de son enracinement socialiste. La grande revue catholique, La Revue hebdomadaire, fait de cette Jeanne d'Arc une héroïne pieuse et naïve à l'image de son chroniqueur.

Péguy est alors amené à préciser ses positions. C'est Notre Jeunesse (1910), où il relit sa vie à partir de l'affaire Dreyfus. Il y définit l'opposition entre mystique et politique qui lui semble justifier son éloignement du socialisme jau [...]

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  • : professeur émérite de littérature française à l'université de Paris-X

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Pour citer l’article

Françoise GERBOD, « PÉGUY CHARLES - (1873-1914) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/charles-peguy/