BAUDELAIRE CHARLES

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La poétique baudelairienne

Ses refus

L'attitude de Baudelaire peut être négative, polémique même. Ainsi il poursuit de son ironie les prétentions de l'esprit positif et positiviste à envahir le domaine poétique. Il lutte contre ce qu'il appelle « l'hérésie de l'enseignement », dont il dénonce les formes les plus insupportables.

Il repousse tout d'abord la volonté d'unir l'art et la science. Dans la Préface des Poèmes antiques, en 1852, Leconte de Lisle avait proclamé que « l'art et la science, longtemps séparés par suite des efforts divergents de l'intelligence, doivent tendre à s'unir étroitement, si ce n'est à se confondre ». Baudelaire s'insurge contre une telle tentative, en particulier dans l'article sur Théophile Gautier paru le 13 mars 1859 dans le journal L'Artiste sous le titre « L'Art romantique », et repris dans les « Notes nouvelles sur Edgar Poe ». Pour lui, « la poésie ne peut pas, sous peine de mort et de déchéance, s'assimiler à la science [...]. Elle n'a pas la vérité pour objet, elle n'a qu'elle-même. La vérité n'a rien à faire avec les chansons ; tout ce qui fait le charme, la grâce, l'irrésistible d'une chanson enlèverait à la vérité son autorité et son pouvoir. Froide, calme, impassible, l'humeur démonstrative repousse les diamants et les fleurs de la Muse ; elle est donc absolument l'inverse d'une humeur poétique ». Il y a une manière d'incompatibilité d'humeur entre la poésie et la science.

Baudelaire s'acharne encore davantage contre la théorie bourgeoise de la moralité et de l'utilité sociale de l'art. Dans son article sur « Les Drames et les romans honnêtes », en 1851, il s'écrie : « il est douloureux de noter que nous trouvons des erreurs semblables dans deux écoles opposées : l'école bourgeoise et l'école socialiste. Moralisons ! Moralisons ! s'écrient toutes les deux avec une fièvre de missionnaires. Naturellement l'une prêche la morale bourgeoise et l'autre la morale socialiste. Dès lors l'art n'est plus qu'une question de propagande ».

En cela le prologue des Confessions d'un mangeur d'opium anglais (1822) le gêne. Il le juge artificiel. Thomas de Quincey (1785-1859) n'a cherché en l'écrivant qu'à attirer la sympathie sur lui-même.

Il ne faut donc pas exagérer la position morale de Baudelaire dans le prologue « Au lecteur » des Fleurs du mal. Sans doute tel péché peut-il se trouver condamné dans tel ou tel poème du recueil ; mais, à d'autres moments, le poète en fera tout aussi bien l'apologie. La femme aimée, quel que soit son nom, est à la fois la créature aux sens insatiables et l'enchanteresse aux bijoux. Baudelaire a la certitude que lorsque le vice est séduisant, il faut le peindre séduisant, mais quand il traîne avec lui des maladies et des douleurs morales singulières, il faut tout autant les décrire. Il se donne pour mission de montrer toutes les plaies, à commencer par les siennes. Nul préjugé moral : l'art ne choque pas la morale.

La question de l'Art pour l'Art

Théophile Gautier (1811-1872) est sans doute épargné par les attaques ou les remarques acerbes de Baudelaire, qui lui rend au contraire hommage dans la dédicace des Fleurs du mal, toujours maintenue en tête du recueil. Pourtant les rapports qu'il entretient avec l'école de l'Art pour l'Art sont complexes.

Sans doute pour lui la poésie n'a-t-elle « d'autre but qu'elle-même », comme il le souligne dans les « Notes nouvelles sur Edgar Poe ». Mais il est plus nuancé dans sa lettre à Ancelle du 18 février 1861 au sujet de la nouvelle édition des Fleurs du mal. Il lui confie, ou plutôt il lui rappelle que, « dans ce livre atroce », il a mis « tout [s]on cœur, toute [s]a tendresse, toute [s]a religion (travestie), toute [s]a haine ». Dire le contraire, ajoute-t-il, ce serait « mentir comme un arracheur de dents ».

Si, un temps, il a opposé l'art pur à l'art philosophique, il refuse tout aussi bien le formalisme et la plastique. Certes, il lui est arrivé, dans sa jeunesse surtout, de sacrifier au culte de la Beauté, de la concevoir comme « un rêve de pierre ». Mais la renommée du sonnet qui la célèbre ainsi ne doit pas faire illusion. Baudelaire refuse la poésie purement sculpturale et le néo-paganisme comme il écarte en peinture l'ingrisme et la réduction à l'épure de la ligne. Il glorifie au contraire le colorisme symbolique.

« La folie de l'art est égale à l'abus de l'esprit » : cette formule décisive se trouve dans l'article de 1852 contre l'École païenne. La poésie, refusant les impuretés, mais refusant aussi de se réduire à une pure technique, atteint, au-delà de l'enseignement et au-delà de la forme, la spiritualité magique. Elle est la quête perpétuelle, tantôt comblée, tantôt angoissée et frustrée, d'un paradis de l'âme, en face duquel les paradis artificiels ne sont qu'une approximation bâtarde. Le secret douloureux dont parle le poème « La Vie antérieure » est le désir de parvenir à l'état suprême d'élévation qui permet de planer sur la vie et de comprendre sans effort « le langage des fleurs et des choses muettes » (« Élévation »).

Le passage du réel au magique s'opère à la faveur de l'insolite. Et c'est pourquoi « le beau est toujours bizarre » (Exposition universelle, 1855). Grâce à la reine des facultés, l'imagination, le poète, en état d'excitation extatique, peut percevoir, en dehors des méthodes philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances verticales entre l'univers des formes sensibles et un univers transcendant. Les objets placés sous les yeux humains ne sont que des représentations, des symboles d'une réalité idéale, et la Nature, revêtue de spiritualité, devient un temple aux « vivants piliers » (« Correspondances »).

Obtenus naturellement ou acquis artificiellement, ces états d'enthousiasme restent néanmoins passagers. L'analogie, en définitive, est celle qui existe entre l'homme et le monde. « Qu'est-ce que l'art pur suivant la conception moderne ? », demande Baudelaire dans l'article « L'Art philosophique » : « C'est créer une magie suggestive contenant à la fois l'objet et le sujet, le monde extérieur à l'artiste et l'artiste lui-même. » Telle est peut-être la définition la plus juste de la poétique baudelairienne : le poème, synthèse allégorique des mythes et d'images quotidiennes, est comme une germination intérieure issue de l'échange continu des spectacles et des sentiments, germination verbale et rythmique aussi dans le contrepoint incessant du concret et du symbolique.

Pour une poétique universelle

Pour Baudelaire, la poésie verbale n'est qu'une des expressions techniques possibles de la poésie universelle qu'il recherche à l'horizon de sa quête [...]

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Edgar Allan Poe

Edgar Allan Poe
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Charles Baudelaire , Nadar

Charles Baudelaire , Nadar
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  • : professeur émérite de littérature comparée à l'université de Paris-Sorbonne, membre de l'Académie des sciences morales et politiques

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Pour citer l’article

Pierre BRUNEL, « BAUDELAIRE CHARLES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/charles-baudelaire/