CINGRIA CHARLES-ALBERT (1883-1954)

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Un passéiste futuriste

Charles-Albert y mit du sien : cet « Européen bien né » – il est né et mort à Genève –, ce fils de roi au sens gobinien, cet ancien riche avait de quoi plaire, y compris une bouffonnerie à laquelle il avoue s'être avili parfois, ne serait-ce que pour payer son écot. Il buvait sec, aimait les petits garçons, et commença, quand c'était chic, par donner dans le maurrassisme, quitte à le renier quand l'Église fulmina sa condamnation, car il fut toujours catholique orthodoxe, intégriste, intolérant à l'hérésie, sinon à tel ou tel hérétique. Mais il avait aussi de quoi fortement déplaire ou déconcerter ; et d'abord, son refus de toute coterie ; un amour quasiment névrotique de sa liberté, dont un vélo de course, son seul bien sur la terre, lui garantissait à bon compte l'usage. Et puis, a-t-on idée de vouloir convertir les Suisses romands en camelots du Roy de France ? À quoi bon prôner un temps le fascisme italien si c'est pour ridiculiser le culte de la jeunesse et se faire coffrer par les sbires de Mussolini ? Quand on vit en « pédéraste forcené » (Chessex) pourquoi vilipender le « camarade André Gide », ce « dispensateur de perversions pour la petite bourgeoisie » ? Quand on se choisit « passéiste », qu'on exalte le haut Moyen Âge, parce que c'est le temps de Liutprand, de Notker le Bègue, des neumes, et de cette civilisation de Saint-Gall qui élabora pour l'Église le plain-chant, les gens comprennent mal que vous soyez sensible à la musique syncopée de La Nouvelle-Orléans, que vous vous instituiez le champion d'Igor Stravinski. Quand vous vous détachez du maurrassisme, pour en condamner sans relâche le positivisme, et que vous professez n'adhérer qu'au merveilleux, aux miracles, quand vous insultez l'histoire renanienne, comment voulez-vous que le public admette que vous ne juriez d'autre part que par Confucius et Mencius, les positivistes de la Chine ? Une violence de tueur (c'est lui qui le dit) et mille délicatesses (comme celle qui lui fit jeter dans le lac Léman, sous le nez de son mécène Charles Veillon, le costume que celui-ci venait d [...]

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur honoraire à l'université de Paris-IV

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 ETIEMBLE, « CINGRIA CHARLES-ALBERT - (1883-1954) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 octobre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/charles-albert-cingria/