CHANSON

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À travers siècles et pays

Le terme « chanson » a connu les acceptions les plus diverses, parfois fort éloignées de la nôtre. Il apparaît pour la première fois au xie siècle, avec un sens très particulier, dans l'appellation « chanson de geste », poème épique en décasyllabes ou en alexandrins, plus généralement désigné à l'époque par le mot geste seul : « Il est escrit en la geste Francor » (La Chanson de Roland). Il n'y a pas lieu par conséquent de rechercher des correspondances entre cette origine et le mot actuel. Les dimensions (la geste est toujours très longue) et le rapport à la musique (la geste, plutôt que chantée, était psalmodiée sur un accompagnement de vielle) opposent en effet ces deux emplois du terme. La chanson désigne ensuite, et jusqu'au xixe siècle, une forme d'expression consistant en un texte en vers mis en musique, mais elle ne s'applique pas en fait à une grande partie de la production répondant à cette définition. Est chanson ce qui est noble, pur. Le reste, le populaire, portera des noms divers : vaudevilles (voix-de-ville, c'est-à-dire qui courent les rues de la ville), mazarinades, ponts-neufs, etc.

Chanson de geste

Photographie : Chanson de geste

David Aubert, Maugis et Orlande dans le jardin, illustration du livre Regnault de Montauban, vers 1462-1470. Bibliothèque nationale, Paris. 

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Ce n'est qu'après l'époque romantique que s'unifient sous un terme générique, la « chanson », ces genres différents. Là encore, cependant, son emploi n'est pas exactement fixé : lorsque Verlaine intitule ses recueils La Bonne Chanson ou Chanson pour elle, il fait évidemment référence à autre chose qu'au genre représenté par Béranger. Mais peu à peu le mot se fige pour prendre le sens que nous lui connaissons aujourd'hui.

La chanson et les autres arts

Ces fluctuations sémantiques rendent plus ou moins compte, en fait, de fluctuations plus profondes : c'est la place de la chanson dans l'ensemble des modes d'expression qui est ici en jeu, place que l'on analysera du point de vue de la conscience qu'en eurent les époques successives.

Une civilisation se définit, en son temps, par la façon dont elle s'analyse elle-même (ce que l'on pourrait appeler son idéologie). Ainsi, lorsque Ronsard (1524-1585) infléchit la forme de ses sonnets (allant vers une plus grande régularité, vers une alternance de rimes masculines et féminines) afin qu'on puisse mieux les mettre en musique, qu'on puisse même en chanter plusieurs sur un seul air, il y a là une certaine idée de la chanson, conçue comme alliance de deux genres privilégiés : musique et poésie. Cette idée apparaît également chez Boileau, qui conclut de façon toute pacifique une controverse entre musique et poésie : « Oublions nos querelles, il nous faut accorder... » déclarent en chœur les deux adversaires. La chanson, bien sûr, se manifeste à la même époque de tout autre façon (les mazarinades, les pamphlets du Pont-Neuf), mais la pensée cultivée la considère ainsi : le mariage de deux muses qui se sont reconnues. C'est dire que le domaine des arts se structure, dans l'esprit de ceux qui s'y intéressent, autour de quelques notions clés (poésie, drame, peinture, musique, etc.), dont la chanson est en première analyse exclue ; elle ne réapparaît que comme une forme secondaire, mineure, entre deux expressions majeures. Les raisons de cette exclusion « idéologique » sont claires : ce qui n'est pas la chanson ci-dessus définie est presque toujours chanson critique, se situant donc d'elle-même hors de la sphère d'une culture possédée par ceux qu'elle veut, précisément, attaquer. Eugène Scribe (1791-1861) l'a bien ressenti qui déclare dans son discours de réception à l'Académie française : « En France et sous nos rois, la chanson fut longtemps la seule opposition possible ; on définissait le gouvernement d'alors comme une monarchie absolue tempérée par des chansons. »

L'époque romantique va bouleverser cette vision des choses, en vertu non pas de principes politiques, mais d'une recherche de plus grand « naturel » dans l'art. Johann Gottfried Herder (1744-1803), puis Friedrich Schlegel (1772-1829) et les frères Grimm (Jacob, 1785-1863, et Wilhelm, 1786-1859), par souci d'opposer à la Kunstpoesie un mode d'expression moins artificiel, font du Volkslied un modèle de beauté naïve. Ce goût de l'antithèse poussé à outrance trouve un écho chez Mme de Staël, chez Chateaubriand, chez le Stendhal de Racine et Shakespeare et prolonge, jusqu'à la caricature, l'opposition déjà créée au xviiie siècle, lors de la querelle des Bouffons, entre musique naturelle, « musique du cœur », l'italienne, et musique intellectuelle, « froide », la française. C'est en quelque sorte Le Neveu de Rameau qui va introduire en Allemagne cette idée avant qu'elle ne revienne en France. Cette postulation d'un Volkslied, d'un folklore, va donner, dans la perception que le monde cultivé a du domaine des arts, son certificat de baptême à la chanson. Elle existe dorénavant et, loin de procéder de la poésie, elle devient son égale : « M. de Béranger, content d'avoir acquis... le titre de grand poète (d'ailleurs si mérité) » (Stendhal, Souvenirs d'égotisme, publié en 1892). « À quoi bon la poésie philosophique, puisqu'elle ne vaut ni un article de l'Encyclopédie ni une chanson de Désaugiers ? » (Baudelaire, 3 février 1846).

Ce même Baudelaire consacre aux chansons de Pierre Dupont deux articles dont l'un au moins est très flatteur : la chanson est définitivement admise dans le domaine de la culture.

Être admis dans une troupe signifie qu'on en accepte les règles. La chanson, qui, à l'égal du théâtre, de la musique, de la littérature ou de l'opéra, accède au domaine de l'expression, se trouve assujettie alors à la vision manichéenne superficielle qui a toujours caractérisé la culture : il y aura la bonne et la mauvaise chanson, comme il y a la bonne et la mauvaise littérature, la bonne et la mauvaise peinture, avec tout le flou qu'entraînent ces notions. En fait, malgré cette insertion dans la culture, la chanson se ressent encore de la façon dont on la concevait du temps de Ronsard ou de Boileau : la qualité qu'on lui attribue est fonction directe de sa ressemblance à la poésie.

La chanson et les pays

Cette rapide analyse de la place de la chanson dans les arts a été conduite jusqu'au seuil du xxe siècle. Elle se diversifie alors selon les pays, tout en ayant tendance à s'unifier, du fait des moyens de communication de plus en plus développés.

Dans les anciennes colonies, la chanson coexiste en fait avec ce que l'Occident considère comme [...]

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Chanson de geste

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  • : docteur ès lettres et sciences humaines, professeur à la Sorbonne
  • : écrivain et musicologue, secrétaire général adjoint de l'Académie Charles-Cros
  • : diplômé de l'École pratique des hautes études, chargé de cours à l'U.F.R. de musique et musicologie de l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Pour citer l’article

Louis-Jean CALVET, Guy ERISMANN, Jean-Claude KLEIN, « CHANSON », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/chanson/