CHANSON DE GESTE

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La genèse

Les doctrines

Les plus anciennes des chansons connues remontent à la fin du xie et au xiie siècle. Visiblement remaniées, contenant des allusions à des chants inconnus, elles ne sont pas les premières qui aient été écrites ou chantées. Comme elles célèbrent des hommes morts depuis longtemps, on a cru qu'elles venaient de loin, voire que leur matière devait remonter au temps de Charlemagne et de Clovis. De savantes expéditions furent donc organisées pour repérer les sources du fleuve épique et pour en tracer le cours souterrain. L'enquête fut longue et admirable. Elle ne ramena que des queues de poisson, des « souffles épiques », des allusions à des vulgaria et à des barbara et antiquissima carmina, dont on ignorait le contenu. En fait, au-delà du xie siècle, c'était l'« universel silence » des siècles et des scribes.

On expliqua ce silence, que la raison ne saurait admettre, par la mystique du génie populaire. Si les chants s'étaient perdus, c'est qu'ils étaient les créations spontanées d'une légion de rhapsodes incultes, qui se transmettaient de bouche à oreille et de siècle en siècle, les souvenirs et les gesta des héros. C'est donc de l'amalgame d'une foule de cantilènes que se seraient formées, par une sorte de processus darwinien, les chansons qui paraissent au bout d'une nuit trois ou cinq fois séculaire.

Apparemment décousues, elles furent mises en pièces afin qu'elles avouent, par leurs incohérences et par leurs disparates, le fait de la composition collective, leurs naissances latentes, leurs transferts, leurs collages. Complaisantes et évasives, elles avouèrent tout ce qu'on leur demanda, sans jamais parvenir à nous fixer sur leurs obscurs berceaux et sur leurs asiles mouvants. Le temps viendra où ces mêmes chansons raconteront à d'autres savants qu'elles étaient nées au xie siècle seulement, ou bien qu'elles lisaient le latin de Stace et de Virgile.

Les théories des origines lointaines, populaires, germaniques régnèrent pendant tout le xixe siècle. Entrées en crise au commencement du xxe siècle, qui en fit table rase, elles nous sont revenues avec le néo-traditionalisme. Le débat génétique continue à tourner en rond, ou en des cercles qui ont fâcheusement tendance à se révéler vicieux. Les archives ne gardent que des chartes douteuses et des témoignages tardifs. La chanson reconnaît qu'elle n'est pas proles sine matre creata, mais elle ignore toujours ses ancêtres. Elle nous rappelle que, somme toute, elle n'est qu'une chanson. Elle ne peut nous livrer que les médiocres ou beaux mensonges de tout fait poétique.

Les faits

Plusieurs centaines de milliers de vers, des poèmes d'inégale valeur, d'inégale étendue : le phénomène de l'épopée française est trop complexe pour s'accommoder de tel ou tel système unitaire. Des légendes sortant de tous côtés, les innombrables épisodes d'une guerre permanente, quelques chefs-d'œuvre, le fatras des dilatations romanesques, le sublime mêlé au grossier : il est impossible de serrer dans une formule, dans un schème préétabli, les créations fort diverses d'un genre poétique dont l'histoire commence au xie siècle et dont la vogue se perpétue pendant quatre siècles, jusqu'aux déchéances de la mise en prose. Il n'en reste pas moins que la grande variété des sujets et des œuvres présente quelques constantes qui caractérisent l'épopée française.

Il est constant, par exemple, que les poèmes les plus anciens chantent les guerres que font des rois et des seigneurs pour la défense et l'exaltation de la sainte chrétienté, du fier lignage, du fief, du droit. Drames de l'orgueil et martyre du héros, credo du parfait chevalier, vœux héroïques, ce sont là des idées morales et de sublimes folies qui d'ordinaire ne poussent pas dans les foires et ne courent pas les rues. Richesse des palais, beauté de la parure et des armes, « paroles haltes », prouesses : on peut concevoir de quels milieux est sorti le genre littéraire. L'épopée finit par tomber sur la place, mais tout porte à croire qu'au commencement il y avait la cour, le champ de bataille, le moutier.

C'est un fait que, dans les chansons de geste, Charlemagne connaît à peine, et sur le tard, sa guerre saxonne : il est devenu le champion de Dieu et le fléau de Mahomet. À Roncevaux, à l'Archamp, en Italie, les « Franceis de France » se battent et meurent pour la « douce France », pour « France l'absolue » (la sainte). Des vassaux rebelles mettent un terme aux guerres fratricides pour défendre la terre des aïeux ou pour aller « Païens requerre ». Gesta Dei per Francos, faut-il croire à l'esprit et aux origines germaniques de ces poèmes qui chantent la « dolente guerre » qui se déroule, en des pays latins, entre la chrétienté et l'islam ?

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Écrit par :

  • : recteur de l'université de Venise, docteur honoris causa de la Sorbonne et de l'université de Grenoble

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Pour citer l’article

Italo SICILIANO, « CHANSON DE GESTE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/chanson-de-geste/