EINSTEIN CARL (1885-1940)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

L'art, création d'un monde nouveau

Le 26 avril 1885, Karl Einstein (qui préférera très vite la forme latine de son prénom : Carl) naît à Neuwied, petite ville du Palatinat rhénan, dans une famille juive. Il grandira à Karlsruhe où son père, Daniel Einstein, est appelé dès 1888 aux fonctions de directeur d'un institut de formation religieuse, ainsi qu'au poste de secrétaire du Conseil supérieur grand-ducal des israélites de Bade. Rebelle, très jeune, à son milieu familial, Carl Einstein ne se plie ni à l'éducation classique, ni à l'éducation religieuse dispensée par son père, et sa vie durant il restera en dehors de la religion et des traditions juives. La mort prématurée de son père ne lui fait pas resserrer les liens avec sa mère et sa sœur Hedwig, qui épousera le sculpteur Benno Elkan. Dans sa Petite Autobiographie (1930) ainsi que dans de nombreuses notes inédites, Einstein exprime l'ennui profond et le dégoût qu'il a ressentis tout au long de son enfance et de son adolescence dans un monde figé et trop étroit pour lui.

Il gagne Berlin et s'inscrit en 1904 à l'université, aux cours de professeurs réputés et novateurs comme G. Simmel, U. von Wilamowitz, A. Riehl, K. Breysig et H. Wölfflin. Il étudie alors la sociologie, la philosophie, les langues anciennes, l'histoire de l'art. C'est une période de lecture intensive, de Kant et de Nietzsche en particulier, mais surtout du philosophe-physicien Ernst Mach, fondateur avec Avenarius de l'empiriocriticisme et qui, avec l'esthéticien Konrad Fiedler, lui fournira les outils conceptuels décisifs pour l'élaboration de sa poétique et de ses théories de l'art. Rejetant les a priori kantiens de l'espace et du temps ainsi que l'antagonisme traditionnel entre le sujet et l'objet, le moi et le monde, Carl Einstein trouve dans le système de relations fonctionnelles qu'établit Mach entre le moi et le monde la réponse à ses interrogations. Abolissant en effet toute barrière entre le psychique et le physique, Mach considère qu'ils font tous deux partie de complexes formés de composants communs, les éléments. La dépendance fonctionnelle (au sens mathématique) de ces éléments entre eux remplace la notion de causalité, rejetée également par Einstein, qui fera sienne cette notion de fonction et la développera particulièrement dans ses réflexions sur le cubisme et l'art africain. À la suite de Fiedler, Einstein assigne à l'histoire de l'art l'étude des conditions qui engendrent les œuvres et non plus un alignement de faits et de descriptions. L'autonomie de l'œuvre d'art devient un principe clef de ses théories sur l'art.

C'est pendant ses années d'études berlinoises que se forge sa passion pour la littérature française moderne, en particulier pour Flaubert, Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé, Gide, Claudel. Gide et Mallarmé, surtout, laisseront des traces dans la production littéraire d'Einstein, qui s'attache très tôt à faire découvrir cette littérature au public allemand. En 1912, d'ailleurs, il éditera la revue Neue Blätter dans cette intention. Ses premiers articles en 1910 dans Der Demokrat traitent de Gide et de Claudel. Sa première œuvre littéraire, Bebuquin ou les Dilettantes du miracle, publiée en 1912 par Die Aktion, est dédiée à Gide. Quelques chapitres avaient déjà paru en 1907 sous le titre « Herr Giorgio Bebuquin » dans Die Opale, le journal de F. Blei, traducteur de Gide et de Claudel et premier éditeur à donner sa chance au jeune Einstein.

Dès 1905, vraisemblablement, Carl Einstein se rend à Paris où il pressent les mêmes ferments de création qui lèvent en lui. Il est en train d'élaborer Bebuquin, cet antiroman, dans lequel il se propose, tout comme les peintres cubistes au même moment, de modifier les règles établies, de transformer la vision et la sensation de l'espace, de rendre la sensation complexe du temps. D.-H. Kahnweiler, avec lequel C. Einstein se lie bientôt d'une amitié durable et féconde, ne s'y est point trompé, qui qualifiait Carl Einstein d'écrivain cubiste allemand. Longtemps après, en 1923, Einstein lui confiait que, alors qu'il écrivait Bebuquin, les travaux cubistes avaient été pour lui « la confirmation qu'il était possible de transformer les nuances de la sensation ». Cette adéquation entre les œuvres cubistes et ses propres recherches provoque chez Eins [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 5 pages

Écrit par :

  • : historienne de l'art, professeur de littérature de langue germanique à l'université de Bourgogne

Classification

Autres références

«  EINSTEIN CARL (1885-1940)  » est également traité dans :

CARL EINSTEIN (1885-1940). ITINÉRAIRES D'UNE PENSÉE MODERNE (L. Meffre)

  • Écrit par 
  • Jean-Marie VALENTIN
  •  • 1 081 mots

L'essayiste et historien de l'art Carl Einstein n'a pas échappé à la fatalité d'une homonymie flatteuse mais frustrante. Et pourtant, à part l'origine juive et l'ancrage dans la culture allemande, Carl Einstein n'avait rien qui le rapprochât du théoricien de la relativité. L'arc chronologique (1885-1940), où s'inscrit une existence placée sous le doubl […] Lire la suite

GEORGES BRAQUE (C. Einstein)

  • Écrit par 
  • Dominique CHATEAU
  •  • 950 mots

Paradoxalement,Georges Braque n'est pas un livre sur le peintre, comme le souligne Liliane Meffre, biographe de l'historien de l'art allemand Carl Einstein (1885-1940), spécialiste de ses écrits et directrice de cette publication (traduction de Jean-Loup Korzilius, coll. Diptyque, éd. La […] Lire la suite

LA SCULPTURE NÈGRE (C. Einstein)

  • Écrit par 
  • Jacinto LAGEIRA
  •  • 1 327 mots

Traduit partiellement en français dès 1921, entièrement en 1961, mais dans une édition devenue introuvable, l'essai de Carl Einstein, Negerplastik (1915), premier ouvrage à tenter une approche des productions africaines en termes essentiellement artistiques, est depuis 1998 accessible intégralement dans une nouvelle traduction due a […] Lire la suite

AFRIQUE NOIRE (Arts) - Un foisonnement artistique

  • Écrit par 
  • Louis PERROIS
  •  • 6 828 mots
  •  • 7 médias

Dans le chapitre « Les classifications morphologiques »  : […] L'intérêt proprement morphologique et esthétique que les cubistes portèrent aux statues « nègres » catalysa l'attention générale et fit reconnaître les sculptures de l'Afrique et de l'Océanie comme l'expression d'un art véritable. Carl Einstein (1915) s'attacha à particulariser les arts primitifs en deux catégories : l'art africain caractérisé par la primauté du volume, et l'art océanien marqué pa […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Liliane MEFFRE, « EINSTEIN CARL - (1885-1940) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/carl-einstein/