CARAVAGE (vers 1571-1610)

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Les œuvres de jeunesse

Michelangelo Merisi ou Merighi dit il Caravaggio est originaire de Caravaggio en Lombardie. On pense aujourd'hui que Caravage est né vers 1571. Les débuts du peintre sont mystérieux. Quelle a été sa formation entre 1584 environ et 1590-1591 ? Quelles œuvres d'art a-t-il vues ? Quelles villes a-t-il traversées avant d'arriver à Rome ? Bien que Caravage ait souvent déclaré qu'il ne devait rien à personne (la nature, affirmait-il, l'avait suffisamment pourvu de maîtres), il est intéressant de comprendre, à la suite de R. Longhi, quelles influences il a subies. On voit apparaître au xvie siècle les deux préoccupations majeures de Caravage, le jaillissement de la lumière dans la nuit et le réalisme populaire. Des éclairages nocturnes caractérisés sont attestés déjà chez Corrège (La Nuit, 1530, Gemäldegalerie, Dresde) et Raphaël (Délivrance de saint Pierre, 1514, Vatican). Ils deviennent fréquents et géométriquement stylisés chez le curieux Génois Luca Cambiaso (1527-1585) : Madone à la chandelle (1570-1575, Palazzo Bianco, Gênes). Le Siennois Domenico Beccafumi (1486-1551) aime aussi faire jaillir de petites figures des profondeurs nocturnes. À Venise, depuis Giorgione (1477-1510) : L'Orage (1506-1508, Accademia, Venise), l'étude de la lumière retient la plupart des peintres. Elle atteint à de grands effets de contrastes, avec des ombres immenses chez Tintoret (1512-1594). Les artistes de la Lombardie et de la vallée du Pô sont souvent attirés par les jeux lumineux. L'un des plus remarquables à cet égard est Savoldo, de Brescia (1480-1548), qui se plaît aux oppositions d'ombres denses et de grandes masses de lumière (L'Ange et Tobie, galerie Borghèse, Rome).

Quant au réalisme populaire, il est moins fréquent, mais plus nettement exclusif chez certains peintres, notamment aux Pays-Bas où Pieter Aertsen (1508-1573) se spécialisa dans les scènes de marché de grands formats. Un artiste réunit déjà ces tendances, effets nocturnes et réalisme rustique, dans ses compositions religieuses : Jacopo Bassano (1518-1592). Quant à Lorenzo Lotto (1480-1556), par l'unité dramatique de ses œuvres, le chromatisme froid, la lumière qu'il met dans la couleur, il préfigure les tableaux clairs de Caravage.

Le génie de celui-ci fut de faire la synthèse de ces tendances, et surtout de leur donner une rigueur dans l'observation réaliste, dans la précision du dessin et de la composition, qui leur confère une puissance, un éclat, une perfection vraiment classiques.

Les historiens d'art datent les « premières » toiles vers 1590-1591 ; il s'agit principalement de tableaux de chevalet de petites dimensions destinés à des collectionneurs comme le cardinal Del Monte ou le marquis Giustiniani. Ces œuvres de jeunesse aux teintes pures et vives, à la matière picturale fine et précieuse, senza istoria et senza azione (« sans histoire » et « sans action »), selon le jugement des académiciens contemporains, frappent par le choix nouveau des sujets et la libre interprétation des schémas iconographiques traditionnels ; le personnage de Bacchus est pour Caravage un jeune garçon romain attablé dans une auberge, non un héros de la mythologie. Grâce à un cadrage à mi-corps des personnages vus ainsi en gros plan (cette invention d'Hugo van der Goes fut popularisée en Italie par les Milanais et les Vénitiens), Caravage fait participer le spectateur à l'action. Un éclairage latéral met en valeur les protagonistes ; des effets de lumière subtils découpent des surfaces sombres sur un fond clair ; le chef-d'œuvre de cette période, Le Repos pendant la fuite en Égypte (1594-1596, galerie Doria, Rome) – une Égypte bien romaine à vrai dire par son paysage –, prouve l'importance des peintures bergamasque et bresciane sur la formation de Caravage. Le paysage qui, dans ses tendres tonalités de verts et de bruns, s'étend derrière la Vierge, comme le caractère profondément humain de cette maternité, rappelle l'intimité silencieuse de certaines œuvres de Lotto.

La Corbeille de fruits (1596, pinacothèque Ambrosienne, Milan), première nature morte traitée pour elle-même dans l'histoire de la peinture, est le résultat d'une nouvelle attitude mentale qui se tourne vers la réalité pour l'analyser et la recréer dans tout son naturel. En déclarant avec vigueur qu'« il lui coûtait autant de soin pour faire un bon tableau de fleurs qu'un tableau de figures », Caravage rompt avec l'idéal humaniste de la Renaissance qui s'était employé à créer un mythe de la personne humaine, en la représentant idéalisée et en lui subordonnant tout autre élément figuratif. L'absence de toute complaisance descriptive (les feuilles fanées à droite, vues comme des ombres chinoises, le prouvent), de tout intellectualisme, lui fait retrouver la vérité des objets.

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Narcisse, Caravage

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Saint Jérôme, Caravage

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La Mort de la Vierge, Caravage

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La Déposition du Christ, J. de Ribera

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Pour citer l’article

Arnauld BREJON DE LAVERGNÉE, Marie-Geneviève de LA COSTE-MESSELIÈRE, « CARAVAGE (vers 1571-1610) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/caravage/