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La construction d'un marché des produits, une construction sociale

Au xviie siècle encore les marchés de produits présentaient un caractère dualiste, reflet d'une structure sociale très discontinue. À la base, les marchés de céréales et de quelques produits industriels, achetés dans le cadre local, ne concernaient qu'une marge d'une production pour l'essentiel autoconsommée. Les variations d'offre en étaient amplifiées, les courbes de demande souvent affectées d'effets de substitution d'un produit à un autre dès qu'il y avait modification d'un seul prix. Ces produits de nécessité avaient une faible élasticité-prix, mais une forte élasticité de substitution entre eux. Une ébauche de système d'économie de marché existait donc précocement, puisque les mécanismes de substitution reposent sur un système des prix, mais elle existait à un niveau social déterminé. Ces marchés de biens de nécessité étaient coupés des marchés de produits de luxe, lesquels, destinés à une minorité, jouaient un rôle de marqueur social, montrant de manière ostentatoire la richesse. Leur prix élevé était un élément important de leur contenu symbolique. Leur demande n'avait donc pas d'élasticité-prix. Pour les produits manufacturés – draps ou soieries –, la concurrence se faisait par la qualité et la réputation. La réglementation corporative, les marques officielles garantes de qualité et le soutien des gouvernements étaient déterminants dans une concurrence d'autant plus vive que les débouchés étaient étroits. Aucun de ces deux types de marchés, inélastiques par rapport aux prix et socialement cloisonnés, n'incitait à diminuer les prix en accroissant l'échelle de production ou la productivité du travail.

Mais, dès l'époque moderne, des marchés de produits industriels d'un niveau intermédiaire construisaient peu à peu une continuité sociale du marché. Ceux qui tirèrent l'industrialisation avaient une forte élasticité-prix et une certaine élasticité-revenu. Ils répondaient à un désir d'imitation des modèles de consommation des groupes sociaux supérieurs dans une société où se développaient des couches intermédiaires. La baisse de leur prix les rendaient accessibles à des catégories sociales à revenu plus faible. Le marché des toiles fut le premier grand marché unifié à l'échelle internationale où l'élasticité-prix de la demande provoqua entre les fabricants une concurrence qui, même s'ils cherchaient à segmenter le marché par des effets de qualité, s'exprimait par les prix. Incités à comprimer leurs coûts, les fabricants, qui produisaient tous avec les mêmes techniques, ne le pouvaient que par pression sur la rémunération des travailleurs dans la forme d'organisation la moins coûteuse, la proto-industrie. La cotonnade imprimée fut le premier grand produit industriel de masse, pour lequel l'incitation à produire davantage et moins cher conduisit à modifier la productivité du travail en améliorant les techniques plutôt que de seulement comprimer les salaires.

Le degré d'achèvement de l'unification des marchés de produits, qui construisit une « économie de marché », dépendit de la continuité de la répartition des revenus, de la proximité des modèles de consommation des catégories sociales et de la baisse des coûts de transport dans l'espace considéré. Il avait les mêmes déterminants que la croissance industrielle fondée durant l'industrialisation sur le cercle vertueux de l'élasticité-prix : l'augmentation de la production entraînait des économies d'échelle et des progrès de productivité, donc des baisses de prix, puisque les salaires réels profitaient peu des gains de productivité. Cela étendait socialement la demande et constituait de nouveau une incitation à baisser les prix. Économie de marché et croissance, allant de pair, dépendaient toutes deux de la dynamique des revenus des catégories sociales.

La faiblesse des couches intermédiaires en France a favorisé le maintien plus tardif qu'en Grande-Bretagne, au xixe siècle, d'un système productif dualiste dont une partie travaillait pour les produits communs et une autre pour le luxe et le demi-luxe. Dans les deux cas, une certaine inégalité de la répartition du revenu, qui avait sans doute renforcé le processus d'imitation pour des produits nouveaux consommés en haut de l'échelle sociale avant d'être banalisés, finit par limiter les possibilités d'extension du marché des classes populaires. Le partage des gains de productivité se faisait surtout par baisse des prix, en faveur des consommateurs, c'est-à-dire surtout des classes moyennes et supérieures, et en faveur des profits, soit des revenus des mêmes catégories sociales. La rapide croissance de l'industrie cotonnière britannique buta ainsi sur une saturation du marché intérieur dans les années 1820, alors qu'augmentait le taux d'épargne. Le relais par les marchés extérieurs était indispensable.

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Écrit par :

  • : docteur ès lettres, maître de conférences à l'université de Paris-I

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Pour citer l’article

Patrick VERLEY, « CAPITALISME - Histoire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/capitalisme-histoire/