CANNIBALISME

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Approche anthropologique

Le cannibalisme institué

Dans les sociétés qui le pratiquent, le cannibalisme est toujours un acte rituel qui présente une structure sacrificielle. Mais il faut se garder, d'une part, de le confondre avec le sacrifice humain – dans lequel la victime, au lieu d'être un animal ou une chose, est une personne –, d'autre part, de le ramener à un simple « désir » de manger de l'homme, car, s'il existe dans les sociétés cannibales des individus qui ont du goût pour la chair humaine, les premiers chroniqueurs des sociétés brésiliennes racontent que beaucoup supportaient mal celle-ci et la vomissaient. Il s'agit donc là d'une institution sociale normative, étrangère à quelque penchant que ce soit, la substance humaine à ingérer, éventuellement considérée comme dangereuse, devant être prélevée, préparée et consommée dans des conditions particulières. Par là, le cannibalisme s'insère dans des schémas symboliques plus vastes concernant la nature de la mort, les représentations du monde des ancêtres, les conceptions qu'on se fait de la personne (l'image du corps humain, le devenir des instances psychiques ou « âmes »). Ainsi, bien qu'il faille se garder de généraliser, il semble que, dans l'endocannibalisme, forme de cannibalisme où le groupe mange ses propres morts, celui-ci cherche à maintenir une unité, à ne pas laisser perdre la substance qui le définit et le circonscrit, tout en établissant une distance avec ceux-ci ou tout en leur conférant le statut d'ancêtres. L'exocannibalisme, forme de cannibalisme dont les victimes appartiennent à un groupe extérieur, permettrait, en revanche, au groupe cannibale de s'approprier des substances ou des vertus qu'il ne possède pas ; il s'expliquerait aussi par le souci de venger ou d'apaiser les morts du groupe (en particulier, lorsque les victimes sont prises chez ceux qui ont tué ces derniers). D'ailleurs, ces deux formes de cannibalisme ne coexistent pas au sein d'une même société et elles semblent incompatibles. Là où l'on ne consomme que des étrangers, il semble que la guerre et le cannibalisme soient les deux faces d'une même intentionnalité (le fait de manger des captifs est attesté dans diverses parties du monde, notamment en Amérique du Nord et du Sud) : on part en guerre pour ramener des victimes à consommer (qu'on cherche ainsi à s'incorporer ou à neutraliser) et l'on mange des individus capturés au combat et reconnus comme ennemis. Ce lien entre la guerre et le cannibalisme se trouve par ailleurs renforcé du fait de la réciprocité de l'affrontement : dans les sociétés sud- et nord-américaines, chacun des groupes qui combattaient était exocannibale et prélevait ses victimes chez l'adversaire, la guerre fournissant l'occasion d'établir, en quelque sorte, une « symétrie » des captures. Dans ce type de cannibalisme ritualisé et fondé sur le consensus des parties ennemies, il est malaisé de distinguer l'acte sacrificiel comportant l'ingestion de tel ou tel organe de la victime (le cœur de son ennemi par exemple) et le cannibalisme guerrier étendu à l'échelle d'une société. L'un et l'autre présentent en effet certains caractères du sacrifice tel que l'ont analysé Hubert et Mauss : identité ou fusion entre le sacrifiant, la victime et le destinataire ; communication avec le monde extra-humain par la destruction d'une victime.

Le cannibalisme, dont l'aire d'extension est étonnamment vaste, puisqu'on le rencontre dans les sociétés mélanésiennes aussi bien qu'au nord et au sud de l'Amérique, est partout partie intégrante d'un système rituel et donc d'un système cognitif, si bien qu'il passe pour « naturel » aux yeux des groupes qui le pratiquent. Ceux-ci réprouvent le cannibalisme des « autres », le cannibalisme « sauvage » des « étrangers », voisins ou éloignés, par le fait qu'il contraste avec les caractères institutionnels de leur cannibalisme propre. Répugnance analogue à celle qui s'exerce vis-à-vis du cannibalisme « imaginaire » de tel ou tel, notamment de celui que l'on désigne comme sorcier : dans le discours de la sorcellerie, c'est l'autre qui constitue la cible privilégiée et qu'on soupçonne d'être un sorcier mangeur d'hommes (ou d'âmes).

Le caractère organisé du cannibalisme se traduit par une série de distinctions : entre les individus « consommables » et ceux qui sont prohibés (membres du groupe/étrangers) ; entre un sexe et un autre (ici ou là, on mange seulement des mâles, par exemple) ; entre le caractère collectif de l'ingestion et sa limitation à certains individus ; à propos de la nature de ce qui est consommé, entre la totalité du corps et une partie seulement ; à propos de la réglementation de l'attribution des parts (certains organes sont destinés ou, à l'inverse, interdits à telle ou telle catégorie de personnes) ; à propos des modes de préparation culinaires, etc. La grande variabilité de ces règles et prohibitions accroît la difficulté qu'il y a à parler d'un cannibalisme en général, auquel on pourrait assigner une fonction unique qui vaudrait pour toutes les configurations sociales.

Cannibalisme et parenté

L'organisation du cannibalisme et celle des catégories de la parenté et de l'alliance sont souvent en étroite corrélation. Les Indiens Tupinamba du Brésil, qu'a étudiés A. Métraux et qu'avait déjà mentionnés Montaigne dans son chapitre des Essais « Les Cannibales », constituaient, comme nombre de sociétés amérindiennes, un groupe fortement guerrier, pour lequel le fait de capturer des prisonniers et de les consommer représentait un rituel complexe. Par la guerre, ce groupe visait bien plus à s'emparer d'individus vivants qu'à les tuer, le lien entre le combat et l'anthropophagie se trouvant fondé sur une sorte de consensus avec l'ennemi. Mort sur le champ de bataille, celui-ci était mangé sur place ou découpé et emmené au village, tandis que les prisonniers, propriété de celui qui les avait capturés, étaient incorporés temporairement dans la communauté tupinamba, avant d'y être exécutés et consommés en un rituel collectif de plusieurs jours, assez rapidement s'ils étaient âgés, vingt ans plus tard parfois s'ils étaient jeunes (ils avaient alors reçu une épouse). Les Tupinamba entendaient ainsi venger la mort d'un des leurs tué à la guerre, et ils s'en expliquaient clairement devant les voyageurs étonnés : la vengeance ne pouvait être complète que si l'ennemi était dévoré. N'ayant, il faut y insister, pas de goût pour la chair humaine, ils ne se mangeaient jamais entre eux ; leur exocannibalisme strict s'exprimait de façon remarquable par le fait qu'ils appelaient « beaux-frères » les individus « consommables », montrant ainsi que la parenté et l'alliance peuvent fournir un « idiome » au cannibalisme et que, comme la nomenclature de la parenté, celu [...]

Scène d'anthropophagie au Brésil

Photographie : Scène d'anthropophagie au Brésil

Des Amérindiens font griller de la viande humaine. Cette scène d'anthropophagie est inspirée du récit de Jean de Léry, Histoire d'un voyage fait en la Terre de Brésil (1578). Gravure de Théodore de Bry, in America tertia pars, 1592. 

Crédits : AKG-Images

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Écrit par :

  • : chargée de recherche au CNRS
  • : psychiatre, psychanalyste, docteur médical de la cure ambulatoire du centre Étienne-Marcel

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Pour citer l’article

Nicole SINDZINGRE, Bernard THIS, « CANNIBALISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/cannibalisme/