BUREAUCRATIE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

L' « idéal wébérien » et sa critique

La théorie rationaliste

Ce sont les succès de l'État prussien et de la social-démocratie germanique qui, en lui imposant une image hiérarchique de l'organisation des sociétés modernes, ont sensibilisé le monde intellectuel aux problèmes de la bureaucratie. Max Weber, le fondateur de la théorie de la bureaucratie, a été profondément influencé par cette expérience nationale qu'il a, dans une large mesure, cherché à rationaliser. Pour lui, le type idéal (c'est-à-dire le modèle sous-jacent) de toute organisation bureaucratique est fondé, comme l'État prussien, sur la combinaison d'un mode légal et rationnel de contrôle social et d'un mode hiérarchique d'organisation.

La spécificité de l'analyse ne diminue ni la valeur ni l'effet stimulant d'une telle interprétation pour l'intelligence de l'évolution. L'apparition de la bureaucratie est, dans l'ordre de l'action, et spécialement de la politique, la conséquence du « désenchantement » du monde qui caractérise les sociétés modernes. Comme mode de contrôle social, le type idéal rationnel-légal s'oppose au type charismatique et au type patrimonial des sociétés traditionnelles. Il se caractérise par une série de traits qui ont été maintes fois décrits : la continuité (une délimitation impersonnelle des sphères de compétence et des pouvoirs), l'existence d'une hiérarchie des fonctions (leur occupation par des individus spécialement formés), une séparation complète entre vie privée et fonction (l'impossibilité de s'approprier des fonctions et de les transmettre héréditairement), l'existence d'une procédure écrite.

De façon plus synthétique, on peut dire que, pour Weber, l'ordre rationnel-légal impose l'impersonnalité des fonctions, des règles et des procédures, la spécialisation des agents et l'existence d'un système hiérarchique. Cet ordre pourrait être réalisé à travers des formes collégiales d'administration. Mais Weber croit à la supériorité du type bureaucratique pur, c'est-à-dire monocratique ; celui-ci lui apparaît comme « le moyen le plus rationnel que l'on connaisse pour exercer un contrôle impératif sur des êtres humains ». Son succès, aussi inévitable que celui des « machines de précision dans la production en série », imposera ce type d'organisation non seulement dans les services publics traditionnels, mais aussi dans les hôpitaux, les grandes entreprises capitalistes, et même les partis politiques et les Églises.

Le réalisme un peu agressif de Weber ne va pas sans arrière-pensées. Le sociologue a clairement perçu les risques de servilité inhérents aux formes bureaucratiques, mais il ne semble avoir été sensible à ce danger que par intermittence. C'est la faiblesse de son analyse, car de telles conséquences morales peuvent jeter des doutes sur l'efficacité de la machine qu'il admire.

À la même époque, un jeune intellectuel syndicaliste, Robert Michels, mettait en évidence cette contradiction en poussant jusqu'aux limites le raisonnement wébérien. Étudiant le mécanisme du pouvoir au sein de la social-démocratie et des syndicats, Michels prétendait tirer de son analyse la nouvelle loi d'airain de l'oligarchie qui régirait toutes les entreprises humaines. Il soulignait ainsi le dilemme dans lequel se trouvent enfermés tous ceux, réformistes ou révolutionnaires, qui veulent opérer de profondes transformations sociales : l'action collective n'est possible qu'à travers des organisations, donc des « bureaucraties », et l'existence de bureaucraties est incompatible avec les buts comme avec les valeurs démocratiques qui, seuls, justifient l'action collective.

Le point faible du raisonnement est naturellement d'avoir dégagé des travaux de Weber cette trop facile déduction : une organisation efficace ne peut être qu'une organisation bureaucratique autoritaire. Mais, curieusement, les penseurs des années d'effervescence de la grande époque révolutionnaire ont partagé avec Weber comme avec Michels une admiration naïve pour l'infaillibilité de la machine bureaucratique. Aussi, au lieu de mettre en cause l'analyse qui révélait les dangers de leur action, ont-ils généralement réagi en amplifiant la contradiction jusqu'à une vision catastrophique de l'évolution des sociétés. Ainsi s'est développé un courant révolutionnaire pessimiste qui a très profondément influencé la pensée sociale et politique du xxe siècle [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 7 pages

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par :

  • : directeur de recherche au C.N.R.S., président fondateur du Centre de sociologie des organisations

Classification

Autres références

«  BUREAUCRATIE  » est également traité dans :

ADMINISTRATION - La science administrative

  • Écrit par 
  • Jacques CHEVALLIER, 
  • Danièle LOCHAK
  •  • 3 207 mots

Dans le chapitre « Les principaux courants de la science administrative contemporaine »  : […] L'intitulé « science administrative » recouvre aujourd'hui des recherches portant sur des objets variables et entreprises dans des perspectives diverses. On peut, en dépit de la part d'arbitraire qui s'attache à toute classification de ce type, distinguer parmi elles trois courants : un courant juridico-politique dont le but essentiel est de parvenir à une meilleure connaissance des structures et […] Lire la suite

ANARCHISME

  • Écrit par 
  • Henri ARVON, 
  • Jean MAITRON, 
  • Robert PARIS
  • , Universalis
  •  • 13 336 mots
  •  • 7 médias

Dans le chapitre « Socialisme et anarchisme »  : […] Le socialisme et l'anarchisme se rencontrent dans une hostilité commune à l'égard de l'État ; tous deux en réclament la disparition. La différence ne porte que sur la manière de l'envisager. Engels, dans un passage de L'Anti-Dühring cité par Lénine dans L'État et la Révolution , la situe dans une perspective historique : « Le prolétariat s'empare du pouvoir d'État et transforme les moyens de produ […] Lire la suite

CENTRALISATION

  • Écrit par 
  • Louis-Jérôme CHAPUISAT
  •  • 361 mots

Système d'organisation d'un pays dans lequel la totalité des tâches administratives qui sont à gérer sur toute l'étendue du territoire national est réunie sous la compétence des organes centraux de l'État. Celui-ci assure sa fonction par le canal d'une structure administrative unifiée et hiérarchisée. À l'inverse, la décentralisation administrative est un système dans lequel les collectivités loca […] Lire la suite

CHINOISE (CIVILISATION) - Bureaucratie, gouvernement, économie

  • Écrit par 
  • Pierre-Étienne WILL
  •  • 11 003 mots

« Céleste » ou « hydraulique », peu importe : l'idée communément répandue suivant laquelle la Chine vit depuis des temps fort anciens sous un régime bureaucratique est essentiellement correcte. Sans vouloir ici décrire à nouveau l'évolution, esquissée dans les pages précédentes, des institutions gouvernementales au fil des dynasties, on rappellera simplement que les débuts de ce qui peut évoquer […] Lire la suite

CHOIX PUBLICS ÉCOLE DES ou PUBLIC CHOICE SCHOOL, économie

  • Écrit par 
  • Samuel FEREY
  •  • 1 115 mots

Dans le chapitre « Une analyse économique de la politique »  : […] En développant l'analogie entre comportements politiques et comportements économiques, l'école des choix publics a orienté ses recherches dans trois directions. La première a trait au processus de décision démocratique. Si un électeur rationnel peut classer, selon ses préférences, les propositions politiques, il votera pour celle qu'il préfère. Cependant, à la différence des choix effectués sur […] Lire la suite

COMMUNISME - Histoire économique des pays communistes

  • Écrit par 
  • Marie LAVIGNE
  •  • 10 454 mots
  •  • 7 médias

Dans le chapitre « Le rôle dirigeant du parti »  : […] Dans tous les États socialistes, l'économie a été dirigée par le parti dominant dès l'installation des communistes au pouvoir, que le parti se dénomme effectivement « communiste » ou non, qu'il soit formellement unique ou qu'il constitue l'élément moteur d'une « alliance » ou d'un « front » de partis socialistes. Il a rarement assuré la direction immédiate des activités économiques par son propr […] Lire la suite

CONFLITS SOCIAUX

  • Écrit par 
  • Alain TOURAINE
  •  • 15 394 mots
  •  • 9 médias

Dans le chapitre « Crise et conflit »  : […] Quelle que soit la définition retenue, ce qui importe ici, c'est que chaque instance peut entrer en conflit avec les autres, parce que chacune constitue un système, donc possède une inertie propre. Ce type de conflit est d'une tout autre nature que les conflits de classes. Dans l' histoire sociale, il faut nettement distinguer, à l'intérieur de la société capitaliste, deux types de contradictions […] Lire la suite

CROZIER MICHEL (1922-2013)

  • Écrit par 
  • Claude JAVEAU
  •  • 875 mots

Dans le chapitre « Une sociologie de la bureaucratie »  : […] Alors que ses premiers travaux sont encore principalement consacrés à l'histoire du mouvement ouvrier et à l'action des syndicats, Crozier s'est intéressé à partir de son entrée au C.N.R.S., en 1952, au rôle des employés et des petits fonctionnaires dans la structure sociale française. Il aborde cet univers sous les angles des phénomènes de la conscience de classe et de la participation sociale. […] Lire la suite

ÉTAT, sociologie

  • Écrit par 
  • Hervé FAYAT
  •  • 1 736 mots

Dans le chapitre « L'État et la bureaucratisation »  : […] Cette monopolisation s'est partout traduite par l'émergence d'une bureaucratie d'État dont la temporalité, l'ampleur et le type (différenciation fonctionnelle, principes de fonctionnement, de recrutement et de rémunération, etc.) renvoient à des modes chronologiquement et géographiquement distincts de domination étatique. Déjà relevées par Alexis de Tocqueville et Karl Marx, l'ampleur et la différ […] Lire la suite

FRANCE (Arts et culture) - Les Français en question

  • Écrit par 
  • Theodore ZELDIN
  •  • 12 309 mots

Dans le chapitre « L'État »  : […] L 'État est censé jouer un rôle dominant dans la vie des Français : on considère souvent que la France tient un des premiers rangs en matière de centralisation et de bureaucratie. On établit volontiers un contraste politique entre elle et l'Angleterre, qui est présentée comme l'archétype du gouvernement démocratique décentralisé et libéral. Voilà encore un de ces mythes du xviii e  siècle, qui on […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

28 juin - 1er juillet 1988 U.R.S.S. Validation par la conférence du parti des réformes politiques souhaitées par Mikhaïl Gorbatchev

Le 1er juillet, les délégués adoptent six résolutions sur la perestroïka, les réformes politiques, la glasnost, les nationalités, la réforme juridique, la lutte contre la bureaucratie, ainsi qu'un calendrier permettant l'application rapide des réformes politiques. […] Lire la suite

7-20 février 1987 U.R.S.S. Amnistie pour des dissidents et réunion du Forum international pour un monde sans armes nucléaires

La « restructuration » lui semble « irréversible », malgré les réticences évidentes de la bureaucratie, aussi bien en U.R.S.S. que dans certaines autres démocraties populaires. Andreï Sakharov, présent, applaudit ces déclarations. Le 20, le dissident juif Iossif Begun est libéré de la prison de Tchistopol où sont venus l'accueillir sa femme et son fils, qui avait annoncé, le 17, son intention d'entamer une grève de la faim pour obtenir la libération de son père. […] Lire la suite

4-16 mai 1982 Chine. Remaniement des principales instances politiques

Ces remaniements, qui entrent dans le cadre de la lutte contre la bureaucratie, semblent favoriser les positions des proches de Deng Xiaoping. […] Lire la suite

Pour citer l’article

Michel CROZIER, « BUREAUCRATIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bureaucratie/