BOURGEOISIE FRANÇAISE

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Louis XI, premier roi bourgeois

C'est sous le règne de Louis XI que s'opère la grande mutation par laquelle, en lieu et place d'une France féodale, se constitue une France monarchique et bourgeoise. L'Europe de ce temps s'est fragmentée en nations au sein desquelles s'affirme un pouvoir souverain ; or, pour l'entretien des armées, ce pouvoir doit compter avec les services des financiers et manieurs d'argent ; ce n'est pas sans raison que le xvie siècle sera appelé le « siècle des Fugger » : l'histoire de ces grands banquiers est inséparable de celle de Charles Quint et, par conséquent, du pouvoir impérial.

Les bourgeois, fonctionnaires du roi

Pour s'en tenir à la France, elle apparaît déjà nettement sous le règne de Charles VII et de Louis XI comme un État centralisé : le réseau des routes, qui, dans la seconde moitié du xve siècle, s'organise autour de Paris traduit concrètement cette centralisation. Deux institutions essentielles à la puissance souveraine ont été mises en place dès le règne de Charles VII : l'armée permanente et l'impôt permanent. Les ordonnances de 1445 et 1448 ont organisé les Compagnies de l'Ordonnance du roi et les Francs-Archers ; celles de 1443 à 1460 ont étendu à l'ensemble de la nation l'impôt institué par la bourgeoisie dans les villes ; la taille devient annuelle et régulière ainsi que les impôts indirects comme les aides et les gabelles. C'est en 1450 que fut dressé pour la première fois le budget de la nation : l'État général des finances, contrôlé et vérifié par les deux organismes qui, auparavant, n'avaient pour ressort que le domaine royal, la Chambre des comptes et la Cour des aides. Cette date coïncide, sur le plan international, avec celle de 1447 qui voit la naissance de l'étalon or (Gênes). Enfin sera réorganisé en 1454 ce qui devait être la pièce maîtresse de l'administration de la France monarchique et centralisée : le Parlement. Certes l'établissement ou la reconnaissance de parlements en province – Toulouse, Grenoble, Bordeaux, Dijon, Rouen, Aix-en-Provence – aurait pu faire contrepoids à l'autorité du Parlement de Paris ; mais celui-ci saura jouer habilement en divers ressorts de son rôle d'appel et de contrôle pour conserver sa prééminence. Enfin, c'est sous le règne de Louis XI que sont institués les gouverneurs ou lieutenants généraux administrant pour le compte du roi les grandes régions : Languedoc, Provence, Dauphiné, Bourgogne, Normandie, Bretagne, Guyenne, Champagne, Lyonnais, Picardie, Île-de-France.

Chacune de ces administrations emploie un nombre variable de fonctionnaires qui sont, dans le pays, l'expression vivante de la volonté du monarque. On assiste donc à une prolifération des « offices royaux ». Or, ces offices, pour la plupart, s'achètent. Ils appartiendront donc à ceux qui détiennent l'argent, aux membres de la bourgeoisie. Ainsi se constitue une bourgeoisie de fonctionnaires qui aura en France une extrême importance dans les destinées de la nation. L'achat des charges fera d'ailleurs l'objet de protestations et la question de la « vénalité des offices » va susciter plaintes et discussions pendant tout le cours du xvie siècle pour n'être réellement tranchée qu'au xviie.

L'apparition du dirigisme

Louis XI favorise d'autre part les assemblées d'État et institue des assemblées de bourgeois. La première réunit, en 1475, à l'Hôtel de Ville de Paris, bourgeois et marchands invités à donner leur avis sur les mesures propres à promouvoir l'industrie dans le royaume. C'est là le début d'une conception nouvelle de la royauté : celle-ci prend en main, pour la première fois, les destinées économiques de l'ensemble du pays. La même volonté se manifeste aussi dans l'extension que Louis XI donne aux maîtrises et aux jurandes. Il s'agit désormais de véritables « corporations » (le mot ne date que du xviiie siècle), dotées d'un monopole ; apparues au xiiie siècle de manière tout à fait exceptionnelle et très sporadique, elles tendent à devenir, en la seconde moitié du xve siècle, le régime normal des métiers. Une soixantaine d'ordonnances confirment ou établissent des jurandes. C'est la mainmise de la souveraineté royale sur le monde du travail, tandis que, dans le même temps, les communes voient liquider ce qui leur restait d'autonomie, notamment en matière de finances : les consuls des bonnes villes n'ont plus le droit de percevoir d'impôt. De Louis XI date une organisation des métiers qui persistera jusqu'à la fin de l'Ancien Régime et se trouve en opposition avec celle de la période féodale dans laquelle le métier était libre, soumis seulement à une réglementation qui émanait des gens de métier eux-mêmes et ne comportait pas de monopole.

Lorsqu'on examine les institutions développées ou mises en place durant le règne de Louis XI, on s'aperçoit que toutes présentent un double objectif : renforcer la puissance du monarque et, d'autre part, introduire la bourgeoisie dans les rouages de l'État monarchique, tandis qu'on en élimine les descendants de l'ancienne noblesse féodale et qu'on s'emploie à ruiner ce qui reste de la puissance des grands vassaux. Le roi, de suzerain, est devenu monarque, et sa souveraineté sera complète lorsque, en 1516, sera signé avec la papauté le concordat de Bologne qui met toutes les nominations d'évêques et d'abbés entre ses mains. Les structures de l'Église de France étaient donc désormais soumises à l'autorité royale et venaient renforcer celle-ci.

L'évolution est sensiblement différente dans les autres pays d'Europe occidentale. L'Allemagne, soumise à l'autorité impériale, reste rebelle au capitalisme. Il en va de même de l'Espagne qui pourtant a bénéficié la première de l'or du Nouveau Monde, dont l'afflux caractérise l'économie européenne du début du xvie siècle. En Italie, au contraire, les bourgeois ont tendance à se muer en petits seigneurs et à créer une féodalité d'une nouvelle espèce. Mais c'est surtout dans l'Angleterre d'Henri VIII et d'Élisabeth que la bourgeoisie connaît son plus grand essor : le pays, jusqu'alors agricole, devient déjà une puissance industrielle dans laquelle, d'ailleurs, l'ancienne noblesse absorbera périodiquement les éléments les plus actifs de la bourgeoisie des métiers et du commerce.

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  • : archiviste paléographe, conservateur aux Archives nationales

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Pour citer l’article

Régine PERNOUD, « BOURGEOISIE FRANÇAISE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bourgeoisie-francaise/