BOUDDHISME (Les grandes traditions)Bouddhisme japonais

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La religion du pouvoir

Les premiers pas

En dehors des documents archéologiques, la source principale pour notre connaissance de la première période du bouddhisme au Japon demeure le Nihon shoki ou « Annales du Japon », ouvrage historique achevé en 720 où l'on trouve nombre de renseignements concernant, entre autres, l'histoire religieuse jusqu'en 697. Son caractère officiel explique qu'y soient surtout rapportés les faits qui touchent la maison impériale, la grande aristocratie ou la diplomatie. Il est vrai que la diffusion de la nouvelle religion fut d'abord le fait des classes dirigeantes et qu'elle ne pouvait s'implanter solidement dans le pays qu'avec reconnaissance officielle, mais de nombreux indices montrent que le bouddhisme était déjà pratiqué, avant son introduction formelle, dans des familles d'immigrés chinois et coréens (que l'on nommait les kikajin) installées au Japon. Ces familles furent appelées à jouer un rôle non négligeable dans les premiers temps et l'on pourra même les retrouver plus tard dans la biographie de religieux illustres.

Ce qui intéresse l'historiographie japonaise, c'est la venue à l'existence du bouddhisme dans les milieux aristocratiques autochtones. Selon le Nihon shoki (livre XIX), la transmission du bouddhisme au Japon se fit donc au plus haut niveau diplomatique lorsque, la treizième année du règne de l'empereur japonais Kinmei, le souverain du royaume coréen de Paekche (Kudara en japonais), du nom de Songmyong, envoya à celui-ci une statue dorée de Sākyamuni, des accessoires liturgiques et quelques ouvrages religieux. Le tout était accompagné d'une déclaration proclamant l'excellence du Dharma bouddhique sur toutes les autres doctrines et présentant cet envoi comme la réalisation d'une prédiction du Buddha : « Ma Loi se propagera vers l'Orient. » La date donnée correspond à 552, mais il faudrait, selon certains, la corriger en 538 (une opinion récente donne 548). Or d'autres sources, dont le Fusō ryakki (fin du xie s.), mentionnent l'arrivée au Japon en 522, sous le règne de Keitai, d'un immigrant chinois du nom de Shiba Tatto, qui construisit une chapelle particulière où il rendait un culte au Buddha, ce qui atteste bien l'existence d'une diffusion privée du Dharma antérieure à sa transmission officielle. Le Nihon shoki, d'ailleurs, situe expressément (« C'est de là que date le commencement de la Loi bouddhique ») en l'an 13 de l'empereur Bidatsu (584) le début du Dharma au Japon, c'est-à-dire au temps où Soga no Umako construisit un temple dans sa propriété. C'est en effet au clan des Soga que revient l'honneur d'avoir soutenu la nouvelle religion contre le clan des Mononobe, qui, avec celui des Nakatomi, avait choisi de défendre le vieux culte des divinités japonaises (kami), garantes du pouvoir impérial. Les péripéties de cette lutte, qui dura des environs de 550 jusqu'en 587, montrent que le bouddhisme était essentiellement tenu pour une religion utilitaire : on attendait des buddha les mêmes miracles, ou de plus grands encore, que ceux que dispensaient les kami. Les deux partis prenaient tour à tour l'avantage selon les bienfaits ou les calamités que recevaient ceux qui se ralliaient à l'un ou à l'autre. Cet aspect thaumaturgique fait aussi du bouddhisme un instrument de pouvoir et l'on voit Soga no Umako, lors du conflit final qui l'opposa à Mononobe no Moriya à propos de la succession de Bidatsu (585), faire vœu de bâtir des temples et de protéger les Trois Joyaux (triratna, le symbole du bouddhisme) au cas où il obtiendrait la victoire. Il l'obtint et, dès 588, commencèrent les travaux de construction du Hōkō-ji (encore appelé Asuka-dera et Gangō-ji), qui furent achevés en 596. C'est en ce monastère que s'établit une première communauté religieuse autour d'un noyau de moines coréens arrivés de Kudara (Paekche) en 588.

Le prince Shōtoku

Le principal allié de Soga no Umako fut le tout jeune prince Umayado no Toyotomimi, plus connu de la postérité sous le nom de Shōtoku-taishi, le prince Shōtoku (574-622). Fils de l'empereur Yōmei, successeur de Bidatsu, le prince étudia les doctrines bouddhiques auprès de religieux coréens, dont Eji (en coréen Hyecha), originaire du royaume de Koryo (en japonais Koma) et résidant au Hōkō-ji ; il maîtrisa suffisamment les doctrines pour donner des exposés publics sur les grands textes bouddhiques, en particulier le Sūtra du Lotus (en 606 ; ce sūtra avait sans doute été introduit au Japon en 577). On lui doit la première ambassade officielle du Japon à la cour de Chine (en 607 ; d'autres se poursuivront jusqu'en 894 et joueront un grand rôle dans le bouddhisme japonais) et la promulgation de la fameuse Constitution en dix-sept articles (604), dont l'article 2 recommande de vénérer avec ferveur les Trois Joyaux. Mais il ne faut pas exagérer le caractère bouddhiste de cette « constitution » ; l'harmonie (wa) qui y est prônée est une notion avant tout confucianiste et des travaux ont mis en lumière des influences taoïstes qui ont joué sur elle. La tradition attribue au prince Shōtoku la construction de sept temples, dont il ne faut probablement retenir que le Hōryū-ji, mais surtout la paternité de trois importants commentaires de sūtra bouddhiques, principalement d'un commentaire du Sūtra du Lotus ; l'authenticité de ces trois traités est rien moins que certaine ; beaucoup de savants modernes préfèrent y voir des compilations effectuées par des moines coréens au Japon à partir de textes chinois, Shōtoku en ayant été le promoteur et le diffuseur. Mais, dès le milieu du viiie siècle, ces textes lui étaient fermement attribués et, quoi qu'il en soit, le prince commentateur, qu'un moine chinois du même siècle proclama être la réincarnation du grand docteur chinois Huisi (vie s.), devint le modèle même de l'homme politique pratiquant et protégeant le Dharma ; nombreux seront ceux qui l'imiteront et se réclameront de lui. Il fut en quelque sorte l'Aśoka japonais, bien qu'il ne fût jamais monté sur le trône et n'eût occupé que les fonctions de régent (sesshō).

L'affermissement

En 624, il y aurait eu au Japon 46 monastères, 816 moines et 569 nonnes. Si l'État avait la ferme intention d'utiliser le bouddhisme comme religion protectrice – rôle qui fut le sien dans les autres pays d'Extrême-Orient qui l'avaient adopté –, il n'entendait pas laisser la communauté monastique sans supervision. La même année furent nommés des recteurs et des préfets monacaux (sōjō, sōzu, titres chinois d'origine) chargés de surveiller la communauté. Le code de lois promulgué lors de la réforme de Taika (645) reconnaît la hiérarchie traditionnelle indienne des « trois cordes » (ou grades, sangō). En 701 est publié un Code des moines et des nonnes (sōni-ryō) interdisant la propagande religieuse parmi le peuple, l'entrée non officielle dans les ordres monastiques et la pratique de la divination. Tout moine ou nonne devra dès lors être muni d'un certificat officiel d'ordination (dochō) remis par le [...]

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  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études, section des sciences religieuses

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Pour citer l’article

Jean-Noël ROBERT, « BOUDDHISME (Les grandes traditions) - Bouddhisme japonais », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bouddhisme-les-grandes-traditions-bouddhisme-japonais/