BIODIVERSITÉ

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Vers une sixième crise d'extinction

Avec le succès écologique et économique de l'espèce humaine, on est entré dans la sixième crise d'extinction d'espèces. Les cinq précédentes furent la conséquence de catastrophes géologiques (éruptions volcaniques...) ou astronomiques (chutes de météores), généralement suivies et amplifiées par des changements climatiques et, donc, écologiques. La crise actuelle s'en distingue parce qu'elle est le fait de l'homme (crise anthropique) mais aussi parce qu'elle s'inscrit sur une échelle de temps beaucoup plus restreinte et dans un espace géographique de plus en plus monopolisé par l'homme et ses activités. Elle menace les fondements mêmes d'un développement durable des sociétés humaines.

Elle a pour origine cinq phénomènes : la destruction des écosystèmes (pollutions, déforestation, fragmentation des habitats, etc.) ; la pression excessive sur les espèces exploitées (chassées, pêchées, récoltées ou utilisées à des fins industrielles) ; la prolifération d'espèces exotiques introduites ; le réchauffement climatique ; enfin, les extinctions en cascade qui résultent, par exemple, de la disparition d'une espèce clé. Mais la cause première est évidemment le succès écologique et technologique de l'homme, marquée par une croissance exponentielle de ses besoins en ressources et en espace.

Les estimations des taux d'extinction sont assez précises pour les groupes taxonomiques les mieux connus et les plus accessibles : vertébrés et plantes supérieures. Pour les autres groupes, on ne peut qu'avancer des extrapolations hasardeuses. Celles-ci sont fondées sur la relation qui existe entre richesse spécifique S (nombre d'espèces) et superficie du milieu A, et qui permet d'évaluer un taux d'extinction à partir d'un calcul simple de taux de déforestation.

La plupart des estimations des taux d'extinction produites dans la littérature spécialisée reposent sur un enchaînement d'extrapolations écologiquement fondées. Le point de départ est le constat d'une diminution croissante de la superficie des milieux naturels abritant des faunes et des flores très riches, avec une forte proportion d'espèces endémiques – c'est-à-dire propres à ces régions et inexistantes ailleurs. Le plus souvent, le raisonnement s'applique aux forêts tropicales – qui couvrent 7 p. 100 de la surface terrestre et hébergeraient plus de 70 p. 100 des espèces vivantes, hors océans. Ainsi, sachant que, en Amazonie, la richesse spécifique des peuplements de plantes et d'oiseaux augmente de 10 p. 100 lorsqu'on accroît la surface de forêt explorée de 50 p. 100, on en déduit que si la déforestation réduit la forêt amazonienne à 50 p. 100 de sa surface initiale, alors on entraîne une perte de 10 p. 100 des espèces qui y sont associées.

Déforestation en Amazonie

Photographie : Déforestation en Amazonie

La déforestation en Amazonie. Les pratiques du brûlis et du nettoyage par le feu permettent une exploitation intensive de la terre (cultures et pâturages) et menacent donc l'équilibre d'une des régions les plus riches au monde par sa biodiversité. 

Crédits : J. B. Pinneo/ Aurora/ Getty

Afficher

Que sait-on vraiment des effets de la déforestation et de la fragmentation des grandes forêts tropicales humides ? On dispose de deux grandes séries d'expérimentations qui apportent des informations concrètes sur les effets écologiques de la réduction de la superficie habitable et de la fragmentation du milieu.

Depuis la première installation, en 1819, des Britanniques à Singapour, île de 618 kilomètres carrés à la pointe de la péninsule malaise, plus de 95 p. 100 des cinq cent quarante kilomètres carrés de végétation primitive ont été totalement défrichés. Sur les quelque vingt-quatre kilomètres carrés de forêts qui subsistent aujourd'hui, moins de 10 p. 100 représentent la forêt primaire. Pour cette région du monde, on dispose d'inventaires faunistiques et floristiques historiques. En confrontant ces données avec les recensements effectués par son équipe, l'écologue australien Barry W. Brook (université de Darwin) a pu estimer les extinctions locales survenues depuis cent quatre-vingt trois ans, en relation avec la déforestation à grande échelle (Brook et al., 2003). Par souci d'efficacité et de rigueur, l'échantillonnage des peuplements actuels a été focalisé sur des groupes taxonomiques relativement bien étudiés : plantes vasculaires, crustacés décapodes d'eau douce (écrevisses), papillons, poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères. Par ailleurs, de manière à reconstituer la faune primitive de Singapour de 1819, il a fallu compléter les premiers recensements fiables réalisés dans les années 1870 à partir de listes établies pour la péninsule malaise voisine.

Sur 3 996 espèces ainsi recensées, 881 ont disparu, soit 28 p. 100. Les groupes les plus affectés, avec des taux d'extinction compris entre 34 et 48 p. 100, sont les papillons, les poissons, les oiseaux et les mammifères – animaux les plus visibles et les mieux connus. À l'opposé, amphibiens et reptiles ont peu souffert de la déforestation massive, avec des taux d'extinction compris entre 5 et 7 p. 100. Les plantes, comme les crustacés, affichent des taux d'extinction intermédiaires, à hauteur de 25 p. 100. Une analyse plus fine montre, en outre, que la plus grande part des extinctions ont frappé les espèces inféodées à des habitats forestiers : 33 p. 100 des espèces forestières ont disparu, contre 7 p. 100 seulement dans le cas des espèces à plus large tolérance. On peut parler d'extinction en masse (ici à l'échelle locale de Singapour), mais on relève avec intérêt la diversité des réponses enregistrées selon les groupes considérés et leurs spécificités écologiques.

Une seconde étude d'un grand intérêt porte sur une expérimentation en vraie grandeur réalisée dans la forêt amazonienne au Brésil (Laurance et al., 2002). En 1979, le World Wildlife Fund (W.W.F.) et le National Institute for Amazon Research du Brésil lancent un projet ambitieux et de grande envergure ayant pour objectif premier d'établir expérimentalement la taille minimale critique des écosystèmes. Ainsi, au début des années 1980, à quatre-vingts kilomètres au nord de Manaus, onze fragments forestiers de un, dix, cent et mille hectares ont été isolés de la grande forêt environnante par des espaces larges de 80 à 650 mètres convertis en pâturages. Les zones de forêts isolées ont été clôturées pour éviter la pénétration des bovins. Parallèlement, des parcelles de tailles identiques furent délimitées dans le bloc forestier proche afin de constituer des témoins pour l'expérimentation projetée. L'ensemble de l'aire d'étude couvrait environ mille kilomètres carrés. Point essentiel de ce projet, des données d'abondance rigoureusement standardisées avaient été collectées avant l'isolement expérimental des divers fragments, pour [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 8 pages

Médias de l’article

Nécessité de la biodiversité, R. Barbault

Nécessité de la biodiversité, R. Barbault
Crédits : Encyclopædia Universalis France

vidéo

Biodiversité : exemple d'arbre phylogénétique

Biodiversité : exemple d'arbre phylogénétique
Crédits : Encyclopædia Universalis France

graphique

Biodiversité : schéma d'un système écologique

Biodiversité : schéma d'un système écologique
Crédits : Encyclopædia Universalis France

dessin

Biodiversité : services écologiques

Biodiversité : services écologiques
Crédits : Encyclopædia Universalis France

dessin

Afficher les 6 médias de l'article


Écrit par :

  • : professeur à l'université de Paris-VI-Pierre-et-Marie-Curie, directeur du département écologie et gestion de la biodiversité, Muséum national d'histoire naturelle, Paris

Classification

Autres références

«  BIODIVERSITÉ  » est également traité dans :

BIODIVERSITÉ URBAINE

  • Écrit par 
  • Philippe CLERGEAU
  •  • 2 369 mots
  •  • 2 médias

Sous le poids d'un désir citadin de plus en plus fort de nature dans la ville et d'un hygiénisme constant, la ville a évolué très rapidement, en un siècle, pour proposer aujourd'hui des parcs plus « naturels » et demain des corridors écologiques. Certaines espèces disparaissent sous les effets de l'urbanisation, d'autres s'adaptent, modifiant leur comportement et leur morphologie, et, enfin, la ma […] Lire la suite

AGENCE FRANÇAISE POUR LA BIODIVERSITÉ

  • Écrit par 
  • Denis COUVET
  •  • 1 549 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Les dimensions biologiques et sociales de la biodiversité »  : […] La biodiversité se caractérise d’abord par sa diversité biologique, qui comprend la diversité des espèces (animales, végétales et microbiennes), de leurs interactions, la diversité des gènes et celle des écosystèmes. Mais la biodiversité englobe aussi les fonctions écologiques nécessaires au fonctionnement des écosystèmes et les processus d’adaptation aux changements globaux. L’enjeu est de préser […] Lire la suite

AGRICULTURE BIOLOGIQUE

  • Écrit par 
  • Céline CRESSON, 
  • Claire LAMINE, 
  • Servane PENVERN
  •  • 7 860 mots
  •  • 6 médias

Dans le chapitre « L’institutionnalisation de l’agriculture biologique »  : […] L’année 1991 est importante avec la reconnaissance de l’agriculture biologique (dite « organique » ou « écologique » selon les pays) à l’échelle européenne et l’adoption d’un règlement européen pour les productions végétales (CE 2092/91), élargi au secteur animal en 2000. Cette réglementation vient harmoniser les règles des différents États membres tout en leur laissant la liberté d’adopter leurs […] Lire la suite

AGRICULTURE URBAINE

  • Écrit par 
  • Jean-Paul CHARVET, 
  • Xavier LAUREAU
  •  • 6 271 mots
  •  • 8 médias

Dans le chapitre « De nouvelles demandes citadines  »  : […] Le modèle alimentaire français, que l’on retrouve avec des nuances plus ou moins sensibles dans la plupart des pays industrialisés, a été globalement marqué par un ensemble d’évolutions comparables depuis les années 1990. Les principales sont liées au développement de certains comportements alimentaires : le flexitarisme, qui se traduit par une réduction volontaire de la consommation de viande ro […] Lire la suite

AMAZONIE

  • Écrit par 
  • Martine DROULERS
  •  • 3 265 mots
  •  • 6 médias

Dans le chapitre « La reconnaissance de la bio et de la sociodiversité »  : […] Avec 15 à 20 p. 100 du total des espèces de la terre, l'Amérique du Sud tropicale est une des régions de la planète les plus riches en biodiversité, notamment pour la flore. Six pays amazoniens figurent parmi les douze pays les plus riches en diversité biologique. La Colombie est au premier rang mondial pour la biodiversité des vertébrés – en excluant les poissons, car sinon le Brésil arrive au p […] Lire la suite

ANTHROPOCÈNE

  • Écrit par 
  • Valérie CHANSIGAUD
  •  • 2 469 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « L’Anthropocène ou la complexe définition de l’impact de l’homme sur sa planète »  : […] La communauté scientifique s’interroge sur l’existence de l’Anthropocène : il s’agit non seulement d’évaluer l’ampleur des modifications de l’environnement induites par l’homme, mais aussi de démontrer que l’homme a effectivement changé le fonctionnement même de la planète. Ceci constituerait alors une rupture dans l’histoire de la Terre et justifierait pleinement la fondation d’une nouvelle époqu […] Lire la suite

BARBAULT ROBERT (1943-2013)

  • Écrit par 
  • Gilles BOEUF
  •  • 1 058 mots
  •  • 1 média

Infatigable défenseur de l’écologie et militant engagé pour la préservation de la nature, le Français Robert Barbault a été l’un des grands spécialistes de la biodiversité et de sa conservation. Ses travaux ont permis à l’écologie scientifique de devenir un champ important de la recherche française. Sa plus belle réussite est précisément d’avoir sensibilisé le public et les décideurs politiques […] Lire la suite

BERNE CONVENTION DE (1979)

  • Écrit par 
  • Sandrine MALJEAN-DUBOIS
  •  • 788 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Une convention globale »  : […] L’objectif donné au comité d’experts qui l’a rédigée était « de définir une politique cohérente de la protection de la vie sauvage ». En effet, la Convention de Berne s’intéresse aussi bien à la faune qu’à la flore, mais surtout à leurs habitats. Elle accorde une attention particulière aux espèces menacées ou vulnérables, mais s’attache aussi à la biodiversité « ordinaire » et non pas seulement a […] Lire la suite

BIOCARBURANTS ou AGROCARBURANTS

  • Écrit par 
  • Jean-Paul CHARVET, 
  • Anthony SIMON
  •  • 6 496 mots
  •  • 10 médias

Dans le chapitre « Biocarburants et gestion de l’environnement »  : […] Les bilans en termes d’émissions de CO 2 deviennent un peu moins favorables lorsque l’on intègre l’ensemble des éléments intervenant dans les filières de production et de transport des biocarburants tels que la production d’engrais chimiques, l’énergie consommée par les machines agricoles, par l’irrigation éventuelle des cultures et le séchage éventuel des grains, l’énergie consommée par des tra […] Lire la suite

BOTANIQUE

  • Écrit par 
  • Sophie NADOT, 
  • Hervé SAUQUET
  •  • 5 630 mots
  •  • 7 médias

Dans le chapitre «  Botanique et grand public »  : […] Si les botanistes professionnels sont relativement peu nombreux, la botanique ayant été considérée durant la seconde moitié du xx e  siècle comme une science désuète et peu porteuse, en revanche de très nombreux amateurs se passionnent aujourd'hui pour l'observation des plantes, leur identification et leur protection. Les menaces pesant sur la biodiversité ont d'ailleurs pour effet d'entraîner la […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

4-19 décembre 2020 France. Annonce d'un référendum sur la modification de la Constitution

biodiversité, de l’environnement et lutte contre le dérèglement climatique. » Emmanuel Macron précise également le contenu du projet de loi issu des propositions de la CCC, qui doit être présenté en Conseil des ministres en février 2021. Le président marque un recul par rapport aux mesures préconisées par les conventionnels en ne reprenant que 40 p […] Lire la suite

18 septembre 2020 France. Rejet du projet d'accord commercial avec le Mercosur.

biodiversité et dérègle le climat ». En août 2019, le président Emmanuel Macron avait accusé son homologue brésilien Jair Bolsonaro d’avoir « menti » sur ses engagements en faveur de l’environnement, et notamment de la préservation de la forêt amazonienne, et avait menacé en conséquence de ne pas ratifier l’accord de libre-échange. En août 2020, la […] Lire la suite

6-27 août 2020 France. Autorisation temporaire des néonicotinoïdes pour la culture de la betterave.

biodiversité d’août 2016 interdit l’usage des néonicotinoïdes, considérés comme des « tueurs d’abeilles ». En avril 2018, l’Union européenne a décidé l’interdiction de trois produits de cette famille d’insecticides. Les organisations de défense de l’environnement dénoncent cette décision. D’autres filières agricoles demandent à bénéficier du même régime […] Lire la suite

21-29 juin 2020 France. Rapport de la Convention citoyenne pour le climat.

biodiversité, l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique » à l’article 1er de la Constitution, l’autre « sur un ou plusieurs textes de lois » traduisant certaines des propositions de la Convention.  […] Lire la suite

2-30 avril 2020 France. Annonce du plan de déconfinement.

biodiversité » et que « les financements mobilisés […] soient socialement acceptables, fléchés vers des solutions vertes et que les investissements se concentrent dans des secteurs d’avenir respectueux du climat. » Le 9 toujours, le solde des entrées en service de réanimation devient négatif. Le 15, ce sera le tour des nouvelles hospitalisations pour […] Lire la suite

Pour citer l’article

Robert BARBAULT, « BIODIVERSITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/biodiversite/