BEST-SELLER

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Quels critères pour le best-seller ?

Le best-seller est en effet une catégorie fourre-tout où le très gros tirage recouvre des types d'ouvrages très différents. La confusion du discours ordinaire à son propos vient de ce qu'il mêle des réalités profondément hétérogènes. Il y a, d'une part, la grande diffusion, qui constitue à elle seule un système autonome dont se sont dotés la plupart des grands groupes d'édition. Elle a ses grands managers, son réseau de 20 000 à 25 000 points de vente, ses modalités spéciales de publicité et ses liens avec les médias. Elle a sa production spécifique, dont l'infinie variété se regroupe autour de quatre pôles : le roman sentimental et la riche gamme de la littérature dite populaire, ou enfantine, ou policière ; les grands classiques ; les livres utilitaires, qui englobent eux-mêmes ce genre en pleine expansion que constitue la littérature du bien-vivre ou du mieux-être, comme Mes Recettes de santé de Rika Zaraï, les Quid, les guides pratiques ou les manuels de bricolage ; enfin, les bandes dessinées. Mais la grande diffusion, dont le best-seller a besoin, ne constitue pas le phénomène lui-même. Il y a, d'autre part, le best−seller programmé – Lapierre et Collins, Denuzière ou Sulitzer –, dont chaque année, l'été surtout, voit monter la marée et s'organiser la guerre. Le genre suppose une panoplie d'ingrédients précis pour un produit parfaitement repéré : des sujets étudiés en fonction du marché, un type d'écriture sans risques, un objet plaisant, une structure éditoriale très adaptée à l'indispensable collaboration de l'éditeur et de l'auteur, une procédure de lancement bien rôdée à la routine comme à l'innovation, un suivi maîtrisé des médias, un large budget de publicité au moins (20 p. 100 du chiffre d'affaires escompté), une collaboration des libraires et vendeurs divers assurée par des sur−remises, un auteur prêt au marathon du service après−vente, enfin une large déclinaison possible du produit selon les supports de vente : librairies, clubs, livres de poche.

Infiniment plus riche est la troisième – et sans doute la seule vraie – des catégories de best-sellers : le best-seller inattendu. À savoir, le livre qui échappe aux circuits de distribution prévus, l'ouvrage tiré à 3 000 exemplaires et qui court à 30 000 ou 300 000 exemplaires. Pourquoi le succès complètement imprévisible de L'Homme, cet inconnu, d'Alexis Carrel, en 1935 ? Pourquoi Bonjour tristesse (1954), Le Dernier des Justes (1959), L'Aveu (1968), Montaillou (1975), et tous ces titres sur lesquels la grosse vente tombe comme par enchantement ? Là est la seule et vraie définition possible du best-seller qui ne relève ni des lois du marché ni de la sociologie éditoriale, mais de l'histoire des sensibilités et des mentalités. En ce sens, le très gros tirage n'est pas le critère du best-seller. Les Écrits de Jacques Lacan n'auraient-ils eu que 50 000 acheteurs qu'ils seraient un vrai best-seller, et François de Closets avoue qu'à 150 000 ou 200 000 exemplaires vendus, ses livres seraient presque des échecs. En revanche, quand Toujours plus ! (Grasset, 1982), dont le même de Closets pouvait raisonnablement espérer les 150 000 ou 200 000 exemplaires auxquels il était habitué, dépasse en un an le million et demi, il devient un best-seller. La règle du best-seller, c'est la transgression, l'échappée hors de l'espace sociologique naturel du livre, son explosion touchant des publics pour lesquels il n'était pas fait. C'est la Vie de Jésus de Renan qui, tiré à 10 000 exemplaires en juin 1863, s'enlève en un an à 65 000 et, trois mois après l'édition abrégée, s'envole à nouveau à près de 82 000 exemplaires, parce que les mandements des évêques et les sermons de paroisse lui ont fait une publicité plus efficace que toutes les émissions de télévision dont « Apostrophes » demeure l'archétype. Ce sont les chroniques d'un publiciste breton, Pierre Jakez Hélias, à qui un éditeur sensible, Jean Malaurie, suggère d'écrire Le Cheval d'orgueil, qui incarne, à ce moment précis (1975), la conscience aiguë de l'ultime fin de la civilisation rurale. C'est le livre écrit à gauche, comme Les Intellocrates (1981), d'Hervé Hamon et Patrick Rotman et que s'arrache la droite par anti-intellectualisme ; ou écrit à droite, comme Quand la Chine s'éveillera d'Alain Peyrefitte (1973), [...]

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  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, membre de l'Académie française

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Pour citer l’article

Pierre NORA, « BEST-SELLER », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/best-seller/