BASHŌ (1644-1694)

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La poésie dans le cœur

C'est la vie même de Bashō qui est son œuvre principale, a-t-on dit. Il faudrait modifier l'épithète et écrire : la vie de Bashō est son œuvre unique. Des milliers de haiku semés au vent, au hasard des rencontres, et pieusement recueillis dans les compilations du Shō-mon, d'innombrables versets alternant avec ceux de ses disciples dans des haikai-renga, des notes de voyage et des méditations poétiques, voilà de quoi, en effet, se compose l'œuvre écrite du poète. Pour lui l'art est la vie, « le haikai n'est pas dans la lettre, mais dans le cœur », et l'idéal serait de « transmuer le cœur en haikai », cela en accord total avec la nature et les saisons.

Si les haiku isolés sont souvent d'interprétation difficile, c'est dans le haibun, et singulièrement dans les récits de voyage (kikō) et les journaux (nikki), que l'on discerne le mieux la genèse du haiku. Ces récits de voyage sont au nombre de cinq : Nozarashi-kikō, un voyage dans sa province natale, de l'automne 1684 à l'été 1685, en compagnie de Chiri ; Kashima-kikō, voyage à Kashima, en 1687-1688, avec Sora et Sōha ; Oi no Kobumi, suite du précédent, par Yoshino, site fameux chanté par Saigyō ; Sarashina-kikō, en automne 1688, retour à Edo par la province de Shinano, avec Etsujin ; Oku no Hosomichi, du printemps à l'automne 1689, avec Sora, long périple qui les mène d'Edo à Ise, en passant par les provinces septentrionales. C'est, de l'aveu unanime, le chef-d'œuvre de Bashō.

Le style est sensiblement le même dans la centaine de haibun conservés et dans les deux nikki : le Genjuan-ki, composé l'été de 1690 à Ishiyama, et le Saga-nikki, journal d'un séjour à Saga, en l'été de 1691.

Deux exemples choisis dans l'Oku no Hosomichi (La Sente étroite du Bout-du-Monde) montreront mieux que tout exposé théorique ce qu'est le haibun, et comment le haiku, en conclusion d'une méditation ou d'une description en prose, cristallise une impression, une sensation ou une émotion.

Le premier, composé à Hiraizumi, sur les lieux où périt en 1189 Minamoto no Yoshitsune, le plus populaire des héros de l'épopée japonaise, se termine sur une note philosophique d'inspiration bouddhique :

Ainsi donc, l'élite des vassaux fidèles dans ce château s'était retranchée ; mais le bruit de leurs exploits n'eut qu'un temps, et les herbes couvrent leurs traces. « L'État détruit, il reste monts et fleuves ; sur les ruines du château, le printemps venu, l'herbe verdoie », me récitai-je et, assis sur mon chapeau, oubliant le temps qui passe, je versai des larmes :Herbes de l'été des valeureux guerriers trace d'un songe.

Le second, plus trivial, note avec humour les désagréments qui attendent le voyageur dans les montagnes lointaines :

Après un coup d'œil sur la route du Nord qui se perd dans le lointain, je passai la nuit au village d'Iwada. Je traversai Ogurozaki et Mizu-no-Ojima, et, par Narugo-no-yu, j'arrivai à la barrière de Shitomae où je comptais passer dans la province de Dewa. Sur cette route, les voyageurs sont rares, aussi fus-je examiné soupçonneusement par les gardes du poste ; enfin je pus franchir la barrière. Je gravis une haute montagne et, comme déjà le jour tombait, avisant la maison d'un garde frontière, je lui demandai l'hospitalité. Trois jours durant, le vent et la pluie firent rage, et je séjournai dans cette montagne disgraciée :Les poux et les puces et le cheval qui urine près de mon chevet.

Les deux haiku cités ci-dessus comptent parmi les plus fameux du poète. On comprendra que, détachés du contexte, comme c'est le cas dans certaines anthologies parues en Europe, ils perdent une bonne partie de leur saveur, et presque toute leur signification réelle. Plus directement accessibles sont les haiku retenus dans les Sept Recueils de l'école de Bashō (Shōmon shichibushū), publiés en 1774, dans lesquels les vers des disciples se mêlent à ceux du maître.

Bashō s'était toujours refusé à faire la théorie de son art, et se bornait à enseigner par l'exemple. Mais ses disciples, de son vivant déjà, et souvent avec son assentiment, s'étaient attachés à dégager les principes de l'art de leur maître. Ils en résument le principe fondamental dans la formule : fueki-ryūkō, « invariance et fluidité ». Fueki est ce qui, dans la nature et dans l'homme, est authentiquement constant, hors du temps ; c'est aussi l'esprit de l'art japonais, tel qu'il se traduit dans les œuvres des poètes Saigyō ou Sōgi, de Sesshū le peintre, de Rikyū le maître de l'art du thé. Ryūkō est ce qui « coule » avec le temps, ce qui est changeant et qui fait que chaque époque élabore son style propre. Du contraste entre l'invariant et le fluide naît le sabi, la « patine » due à la fuite du temps, qui rend pathétique (aware) le beau dont elle met en évidence le caractère précaire. C'est ainsi que Bashō lui-même avait cité, comme exemple de sabi, ces vers de son élève Kyorai :

Les gardiens des fleurs en devisant rapprochent leurs têtes chenues.

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  • : professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales

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Pour citer l’article

René SIEFFERT, « BASHŌ (1644-1694) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/basho/