AVICENNISME LATIN

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Le corpus avicennien médiéval

Les médiévaux ont connu Avicenne avant de connaître l'intégralité de l'œuvre d'Aristote. C'est chez lui qu'ils ont trouvé le premier exposé complet d'une philosophie construite. Ce fait a eu ses conséquences, mais on ne peut bien les évaluer sans savoir ce qui a été effectivement lu. L'état actuel du corpus latin d'Avicenne ne donne qu'une idée imparfaite de ce qu'il pouvait être au Moyen Âge. Si l'avicennisme latin a eu plusieurs aspects, il est clair qu'il s'est aussi alimenté à une source plus abondante et plus variée que ne l'indique ce qui en a survécu.

Jusqu'à un passé récent, l'historien ne disposait que des Opera philosophica publiés en 1508 à Venise. Lourdement grevée de textes pseudépigraphes, philologiquement peu sûre, cette « édition » des chanoines réguliers de Saint-Augustin ne pouvait que contribuer à déformer les deux images d'Avicenne et de l'avicennisme – attribuant notamment à l'un ce qui appartenait à l'autre ; elle était aussi lacunaire, laissant de côté certaines sources manuscrites authentiques qui, par là même, devaient longtemps rester lettre morte. Les premiers volumes de l'édition critique de S. Van Riet, encadrés par les études de Marie-Thérèse d'Alverny sur la tradition de l'œuvre d'Avicenne, permettent d'en restituer enfin la diffusion effective.

Outre le Canon de médecine, les médiévaux ont essentiellement pratiqué la grande encyclopédie philosophique et scientifique qu'est le Shifa'. À en juger par l'édition de 1508, on pouvait croire qu'ils disposaient seulement de matériaux très fragmentaires. On sait maintenant qu'il n'en est rien. Dans sa version originale, le Shifa' comprend quatre parties : logique, philosophie naturelle, mathématique, philosophie première (métaphysique). Le Moyen Âge latin a disposé de l'intégralité de la Métaphysique (Liber de philosophia prima sive scientia divina). Sur les huit traités composant la Physique du Shifa', l'édition de 1508 ne livrait qu'une partie du premier (la Sufficientia, trois livres sur quatre – le troisième étant inachevé – traduits à Tolède dans la seconde moitié du xiie siècle), la sixième (Liber sextus de naturalibus sive de anima) et le huitième (Liber de animalibus) – le deuxième traité de l'édition de 1508 (Liber de caelo et mundo) n'étant pas celui d'Avicenne, mais une compilation arabe d'extraits d'un commentaire de Thémistius due à Ḥunayn b. Isḥāk (808-873). On connaît à présent un manuscrit latin qui prouve que l'université de Paris disposait bien d'une collection complète des Libri naturales, comme l'indiquait l'inventaire de la grande librairie de la Sorbonne dressé en 1338. Si le traité VII (sur Les Végétaux) semble irrémédiablement perdu, ce Codex, le Vat. lat. 186, contient le premier traité (dans une version encore incomplète, mais plus développée que l'édition de 1508) et l'intégralité des traités II-V (sur Le Ciel et le monde, La Génération et la corruption, Les Actions et les passions, Les Météores). Ainsi, quatre traités d'Avicenne traduits en latin vers la fin du xiiie siècle n'avaient pas été repris par les éditeurs de Venise. On voit que l'Avicenne latin d'un chercheur contemporain n'est pas celui de la critique ancienne, ni même moderne, et que l'influence potentielle d'Avicenne s'en trouve elle-même potentiellement multipliée. Bien que la tradition manuscrite ne l'ait pas encore confirmé, d'autres travaux incitent à appliquer le même raisonnement à la première partie du Shifa' consacrée à la logique. Dans l'édition vénitienne, la Logique ne contient que la version latine du premier traité, l'Isagoge, portant sur les universaux. L'étude des sources médiévales latines – tout particulièrement la Logica d'Albert le Grand – suggère nettement que les maîtres des années 1250-1260 connaissaient une version quasi complète du texte avicennien. De nombreux passages d'Albert, confrontés aux sources arabes, militent en ce sens. L'hypothèse est renforcée par le fait que l'on dispose, en la Summa Avicennae de convenientia et differentia scientiarum, d'une traduction latine d'un chapitre de la seconde partie du livre V de la Logique (correspondant aux Seconds Analytiques d'Aristote), que son traducteur, Gundissalinus, a insérée dans son De divisione philosophiae.

Si l'on entend par [...]

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Écrit par :

  • : agrégé de philosophie, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section, sciences religieuses), chaire histoire des théologies chrétiennes dans l'Occident médiéval

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Pour citer l’article

Alain de LIBERA, « AVICENNISME LATIN », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/avicennisme-latin/