AUTOBIOGRAPHIE

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Une rhétorique du moi

« Celui qui ne donne de la réalité que ce qui peut en être vécu ne reproduit pas la réalité » (Bertolt Brecht, Sur le cinéma). Si l'autobiographie en position classique ne doute pas de ce moi, qu'elle prend pour origine alors qu'il n'est peut-être que son produit, c'est parce que cette forme perverse du « discours vrai » (Foucault) est d'abord un personnalisme. Naturel, sincérité, intimité, singularité, situation, vocation, telles sont les valeurs qui la suscitent et l'organisent, tant comme expérience que comme énoncé : « recherche jusqu'à la mort d'une unité pressentie, désirée, et jamais réalisée » (Emmanuel Mounier, Le Personnalisme, 1955). À l'orée de toute autobiographie selon la tradition, il y aura l'assurance d'un je m'exprime qui tire sa force persuasive de l'identité inchangée de ce qui est au départ, ce sujet, et de ce qu'il en advient, ce moi écrit. Le déjà-vécu pèse de tout son poids sur cette graphie à laquelle il semble interdire toute autre fonction que d'enregistrement. L'autobiographe ne fait alors que porter à son extrême conséquence ce « principe de l'auteur » dont Foucault disait qu'il limite le hasard du discours « par le jeu d'une identité qui a la forme de l'individualité et du moi » (L'Ordre du discours). Se mettre en position d'autobiographe serait accepter d'avance le principe d'une coïncidence entre celui qui tient la plume et celui qui, vivant, ne la tenait pas. Coïncidence qui signale tout autant un clivage : vivre/écrire, à moins que l'on ne transfère tout entier le vivre dans le moment de l'écriture (autographie). Dans son principe, dans sa naïveté, l'autobiographie ordinaire récuserait donc toute différence entre les trois termes, peut-être inconciliables, qu'elle réunit pourtant : auto, c'est moi de toute manière ; bio, c'est ma vie quoi qu'il advienne ; graphie, c'est toujours moi, c'est ma main. N'est-ce pas pourtant ce conglomérat chimérique d'instances elles-mêmes problématiques inscrit dans le terme même d'autobiographie qui fait problème ? Cette pseudo-égalité n'offusque-t-elle pas quelque chose qui échappe toujours au total : un masque, un manque, un surplus, une différence ? Tout simplement : une écriture ?

Autobiographie et vérité

Si l'on veut un fondateur, ce sera Rousseau, non parce qu'il a raconté tout (il en est loin), mais parce qu'il dit qu'il le fait. Les premières lignes des Confessions assignent au lecteur médusé la place de celui à qui l'on annonce du référent (ma vie) pour mieux le prendre dans la rhétorique de cette annonce même. Témoin et voyeur, le lecteur subit l'effet d'intimidation d'un je dis la vérité qui dissimule (mal) un je dis que je dis la vérité. Me voici lecteur confronté à la présence d'un sujet se livrant tout entier dans ce je qui se donne comme garantie de la vérité qu'il dit, vérité qui n'a elle-même d'autre garantie que sa graphie. L'autobiographie ne se fonde pas ici sur un pacte qui lui serait antérieur : elle entend être, comme énonciation, ce pacte lui-même. Contraint à s'en remettre de tout à l'écriture, le moi est en même temps voué à une lancinante dénégation de cette écriture médiate sans laquelle il ne pourrait pourtant se donner à lire comme immédiat. Double paradoxe d'une entreprise qui, cherchant la présence dans la narration, trouve dans la narration son obstacle, et d'un discours qui, ne s'autorisant que de lui-même, ne sera efficace que d'être reconnu par l'autre.

Jean-Jacques Rousseau

Photographie : Jean-Jacques Rousseau

À mi-chemin entre philosophie et littérature, l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) se distingue par sa diversité : traités sur l'éducation et le droit politique (L'Émile, Du Contrat social, 1762), roman épistolaire (La Nouvelle Héloïse, 1761), notamment. 

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Il est clair que le terreau sur lequel pousse la croyance qu'avec l'écriture autobiographique on va tenir enfin l'écriture du sujet se nourrit de la pétition de principe beuvienne : « La littérature, la production littéraire, n'est point pour moi distincte ou du moins séparable du reste de l'homme et de l'organisation » (Nouveaux Lundis, 22 juill. 1862). La remontée réflexive de l'autobiographe sur lui-même, son effort pour se saisir dans la trame de son histoire naturelle en amassant « des observations de détail » redoublent l'escalade ou la spéléologie biographiques. Le modèle de l'autobiographie classique est à chercher dans le système biographique du personnage romanesque, de Balzac à Zola, et plus encore chez Taine (milieu, hérédité). Son mythe préféré est celui de la lutte entre l'individu et son milieu originel. Le personnage autobiographique joue l'héroïsme de la liberté contre le drame de la nécessité. Voilà ce qui lui impose une double contrainte : raconter sa vie du point de vue de sa liberté, comme s'il ignorait la suite, raconter sans savoir ce qu'il sait déjà.

L'intime

Peut-être convient-il de s'interroger brièvement sur l'émergence de cette pratique d'une écriture qui fonde sa vérité sur l'exhibition d'un sujet dont elle se donne pour l'épiphanie. Il semble que la valorisation de l'authentique et de l'intime se soit constituée à l'âge classique européen sur la séparation progressive du domaine public et du domaine privé. Ce n'est pourtant pas dans la vogue des Mémoires à partir du xvie siècle que l'on peut repérer la victoire du sujet privé. Les Mémoires sont presque toujours le fait de ceux (Retz, La Rochefoucauld, Saint-Simon) qui ont pris une part active à l'histoire publique. Le mémorialiste n'a pas à justifier la vérité de sa parole. Il fonctionne dans les codes et dans les interstices d'un discours historique qu'il fabrique et rectifie. Pourtant, s'il écrit, c'est parce qu'il s'est installé dans cet écart imaginaire qu'il a d'abord subi dans les faits. Si cet écart n'est pas encore le sujet de l'écriture, il est ce qui le rend possible. Il désigne un espace secret où l'acteur se dissimule pour mieux révéler ce que les autres acteurs du drame ont dissimulé.

À cette valorisation du secret et de l'intime, on peut trouver une origine plus sûre dans cet avatar de la spiritualité chrétienne qu'est le discours puritain. Georges Gusdorf (« De l'autobiographie initiatique au genre littéraire », in Revue d'histoire littéraire de la France, nov.-déc. 1975) a parfaitement décrit la structuration complice de l'âme du chrétien et de la conscience personnelle. L'affirmation du « primat de l'intériorité personnelle dans l'existence humaine » ne se conçoit pas hors de ce regard divin qui fonde le sujet, le sonde dans son intimité, ni hors de cette Parole qui appelle le dialogue direct avec elle. Ainsi, au travers de la masse d'autobiographies que les r [...]

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Pour citer l’article

Daniel OSTER, « AUTOBIOGRAPHIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/autobiographie/