ATHÉISME

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L'athéisme relatif

Les mots « athée » et « athéisme » n'appartiennent pas au vocabulaire technique de la philosophie ou de la théologie. Nous verrons que, pour interpréter l'athéisme, les philosophes et les théologiens ont créé un certain nombre de catégories savantes (c'est-à-dire de concepts méthodiquement définis), mais en lui-même l'athéisme n'est pas une catégorie, c'est une appellation. Cette appellation a souvent un sens très relatif. L'historien Josèphe, par exemple, se plaint de ce que les païens traitent les juifs d'« athées et de misanthropes » (Contre Apion, II, 148). Inversement, saint Ignace d'Antioche traite les païens d'athées (Lettre aux Tralliens, III, 2) et il en dit autant des hérétiques docètes (ibid., X, 1). Il peut arriver que cet athéisme relatif suscite la commisération, comme dans l'épître de saint Paul aux Éphésiens : « Souvenez-vous qu'autrefois vous étiez des gentils selon la chair, appelés incirconcis... Vous étiez, en ce temps-là, sans Christ, sans droit de cité en Israël, étrangers aux alliances prophétiques, sans espérances et athées [atheioi] dans le monde » (Éph., ii, 11-12). Athée veut dire ici « sans protecteur divin », sans dieu-gardien spécialement attaché à votre salut. Il ne s'agit pas d'une absence de croyance religieuse, mais d'une absence de statut ou de droit de cité dans la communauté sainte. D'ailleurs, ceux qui, dans l'Antiquité, font figure d'athées légendaires ne sont pas les grands philosophes, mais plutôt des réprouvés, tels Diagoras de Mélos, Cinésias ou Hippon, qui ont déchaîné contre eux les puissances célestes et sont morts dans la honte. Ne dit-on pas que Lucrèce, l'auteur du De natura rerum, est mort fou ? Et, plus près de nous, Nietzsche, cet athée relatif qui aimait tant Dionysos, n'est-il pas là pour confirmer que la légende a toujours force de loi ?

Au Moyen Âge, le mot « athée » a complètement disparu (c'est l'« insensé » qui, chez saint Anselme, est chargé de dire en son cœur : « Il n'y a pas de Dieu »). « L'athéisme, écrit Henri Busson, paraît bien avoir été inconnu en France avant la seconde moitié duxvie siècle. Ce mot même d'athée n'existe pas. Je le trouve pour la première fois (en grec, car le mot n'est pas latin non plus) dans la préface de Hervet (1543) qui vise peut-être Des Périers, puis en latin chez Nicolas de Neufville (1556). M. Huguet relève le mot « athéiste » chez Le Caron (1556) et il se trouve aussi dans l'Athéomachie de Bourgueville (1564). Ce même Charles de Bourgueville est aussi le premier, ce me semble, qui dénonce et attaque de « vrais athéistes ne reconnaissant pas le Dieu éternel ». La même année, Pierre Viret nous apprend que leur nombre en est beaucoup plus grand qu'on ne pense. Et, depuis cette époque, les dénonciations se font de plus en plus fréquentes » (La Pensée religieuse française de Charon à Pascal, Vrin, Paris, 1933, pp. 15-16). Lucien Febvre s'étonnera qu'au temps de Rabelais les polémistes chrétiens se traitent mutuellement d'athéistes (Le Problème de l'incroyance au XVIe siècle, A. Michel, Paris, 1942). Mais, par là, les Modernes ne faisaient que reprendre un usage courant à l'époque hellénistique. Que l'accusation d'athéisme soit relative à celui qui l'énonce tient à deux sortes de raisons : il faut pouvoir identifier le dieu que l'autre nie, or comment identifier un dieu sinon par la relation que nous avons avec lui ? D'autre part, il est difficile de concevoir l'incroyance pure et simple en matière théologique, non pas seulement pour des raisons sentimentales ou sociologiques, mais aussi parce que l'emploi de la négation avec des verbes tels que « croire » ou « vénérer » pose des problèmes logiques d'une traîtreuse difficulté. Tant qu'on en reste au niveau des appellations populaires, il est impossible de contrôler la fonction logique de la négation, de telle sorte que l'athéisme radical ou absolu n'apparaît pas autrement qu'en asymptote d'un athéisme relatif poussé à la limite (ou à l'infini, comme diraient les partisans de saint Anselme). Le psychologisme de la négation est un cercle vicieux. C'est par une pétition de principe qu'une religion tend à concevoir ce qui n'est pas elle comme étant sa propre négation, son image inversée, et donc à faire que cette négati [...]

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Pour citer l’article

Edmond ORTIGUES, « ATHÉISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 23 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/atheisme/