ART SOUS L'OCCUPATION

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La France occupée

Le 22 juin 1940, la convention d'armistice ratifiait la victoire de l'Allemagne nazie. Le 9 juillet 1940, le ministère de la Propagande du IIIe Reich donnait au vaincu un avant-goût du sort qu'il lui réservait : la France ne serait pas considérée comme une « alliée » mais jouerait en Europe le rôle d'une « Suisse agrandie », réserve agricole et touristique pouvant éventuellement assurer certaines productions dans le domaine de la mode. Si Hitler avait en tête de la soumettre à terme, en matière culturelle notamment, il comptait sur le temps pour assurer son hégémonie sur elle, sans voir d'abord d'un mauvais œil les signes de sa prétendue décadence, qu'il annonçait comme autant de faiblesses de l'adversaire. Sa priorité se concentrait sur la lutte contre les exclus de sa vision politique : Juifs, communistes et francs-maçons.

Une véritable machine de propagande se mit en place dès les débuts de l'Occupation, pour contrôler en l'épurant, la scène culturelle française. Armée de services puissants mais rivaux, cette machine, dotée de moyens financiers très larges, occupa plus d'un millier de personnes. La première mission que les nazis se fixèrent concernait le pillage, essentiellement à Paris, des collections d'œuvres appartenant à des Juifs, qui devenaient ainsi des instruments privilégiés de propagande et de gages diplomatiques. Moins de quinze jours après l'armistice, le 30 juin 1940, commença une opération de brigandage sans précédent qui allait s'appuyer sur les lois d'exclusion antisémites et profiter à Hitler ainsi qu'aux dignitaires nazis regroupés en clans : Alfred Rosenberg travaillant pour Hermann Göring, Otto Abetz pour Joachim von Ribbentrop. Au total, ce furent plus de deux cents collections et plusieurs dizaines de milliers d'objets d'art de toute nature qui furent pillés.

L'État français eut beau protester, en particulier le Commissariat aux questions juives – dont les motivations étaient intéressées –, l'Allemagne conserva l'avantage du pillage qui put s'intensifier à loisir, du moins s'agissant des collections des Juifs déchus de leurs droits. Si le maréchal Pétain fit confiance au corps des conservateurs pour protéger les collections nationales, Pierre Laval, lorsqu'il revint au gouvernement en 1942, assisté d'Abel Bonnard, ministre de l'Éducation nationale, n'hésita pas à « négocier » avec l'occupant des pièces maîtresses, tel L'Agneau mystique des frères Van Eyck confié par la Belgique à la France en 1939.

Si les Français, conservateurs en tête, guidés par leur chef, Jacques Jaujard, résistèrent tant bien que mal à l'appétit du vainqueur, refusant autant que faire se pouvait de lui livrer des œuvres françaises ou confiées aux Musées nationaux, les collections juives furent largement pillées, sans que cette politique de spoliation systématique ne fasse l'objet – du moins sur le moment –, d'une dénonciation de la part du gouvernement français.

Spoliation des œuvres d'art

Photographie : Spoliation des œuvres d'art

Près du Königsee (Bavière), en mai 1945, des soldats américains découvrent dans une caserne abandonnée par la Luftwaffe (l'aviation allemande) une Ève du XVe siècle, trois Rembrandt et trois Cranach parmi les objets d'art accumulés. 

Crédits : Hulton Getty

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À sa façon, comme en Allemagne, la France était préparée à une politique d'exclusion des Juifs qui avait été appelée de ses vœux depuis bien longtemps par les extrémistes de droite. En art comme ailleurs, depuis la fin des années 1920, dans un pays meurtri par la crise économique et en mal d'identité, des coupables avaient été désignés de la supposée « décadence » française, si bien que l'Occupation ne fit que prolonger un jeu de massacre qui avait débuté depuis longtemps. L'« aryanisation » des beaux-arts fut donc réclamée, mais cette fois dans un contexte favorable au pire, dans la presse et l'édition collaborationnistes, notamment par Lucien Rebatet, Camille Mauclair, Vanderpyl, Fernand Demeure, Mosdyc, René Borelly. Ce discours d'exclusion, qui n'avait rien d'étonnant chez ces tenants de l'extrême droite française, se retrouvait, de façon plus modérée chez des traditionalistes qui avaient également donné un visage étranger à la décadence « moderne » : Robert Rey, ainsi, conservateur adjoint au musée du Luxembourg, dénonçait dans La Peinture moderne ou L'Art sans métier (coll. Que sais-je ?, 1941) le « cosmopolitisme de l'école de Paris ».

L'État lui-même n'appliquait-il pas des lois scélérates à partir d'octobre 1940, mettant fin aux traditions d'accu [...]

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Spoliation des œuvres d'art

Spoliation des œuvres d'art
Crédits : Hulton Getty

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Max Jacob

Max Jacob
Crédits : Sasha/ Hulton Archive/ Getty Images

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  • : professeur des Universités, enseignante à l'université de Picardie et à l'Institut politique de Paris

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Pour citer l’article

Laurence BERTRAND DORLÉAC, « ART SOUS L'OCCUPATION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/art-sous-l-occupation/