ROMAN ART

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Le premier âge roman

On fixera autour de l'an mille l'entrée en action des forces novatrices ayant présidé à la naissance du style roman. Les contemporains en avaient conscience lorsqu'ils observaient, avec le chroniqueur Raoul Glaber, le blanc manteau d'églises dont se vêtait alors l'Occident. C'était comme un printemps : « On eût dit que le monde lui-même se secouait pour dépouiller sa vétusté. » Cependant, même si un certain nombre de conquêtes artistiques décisives se réalisent dès la première moitié du xie siècle et si parallèlement s'affirment les techniques correspondantes, on se gardera d'exagérer la portée des nouveautés à ce premier stade du développement. C'est ainsi que les forces de la tradition demeurent encore suffisamment puissantes pour imposer aux mutations leurs cadres géographiques.

Le premier art roman méridional

En 1928, et encore en 1930, l'archéologue catalan J. Puig i Cadafalch attira l'attention sur un ensemble de phénomènes propres à la partie occidentale de la Méditerranée, de la Dalmatie à la Catalogne, c'est-à-dire des frontières du monde byzantin à celles de l'Islam ibérique. Là serait apparu au début du xie siècle un premier art roman caractérisé aussi bien par ses techniques que par la particularité de son décor mural.

Il s'impose d'abord par ce décor. Bâties en pierres éclatées au marteau pour imiter les constructions de briques, ses églises sont à peu près uniformément revêtues à l'extérieur d'une parure d'arcatures très plates dénommées «  bandes lombardes ». Entre des pilastres étroits, connus sous le nom italien de «  lesènes », se développe un nombre variable de petits arcs qui animent faiblement la partie supérieure des murs. Ce motif, qui est plus particulièrement réservé aux absides, peut aussi gagner les murs latéraux de la nef. Parfois il s'enhardit à escalader les rampants du pignon d'une façade. Les arcatures sont fréquemment accompagnées d'une suite de niches aveugles ou de bandes de dents d'engrenage, offrant au-dessous des corniches des contrastes plus appuyés aux jeux de l'ombre et de la lumière.

Les programmes architecturaux de cet art de maçons ne sont guère plus ambitieux que son décor mural. La nef unique, terminée par une abside semi-circulaire, suffit aux besoins liturgiques des paroisses rurales. On lui adjoint souvent un transept lorsqu'il s'agit de l'église d'un prieuré. Quant à la basilique à collatéraux, elle répond aux programmes les plus solennels, ceux qu'exigent les abbatiales et les cathédrales. Dans tous les cas, on assiste aux progrès de la voûte, à commencer par les cryptes, dont la grande vogue autour de l'an mille correspond à l'essor du culte des reliques. À Saint-Martin-du-Canigou, une abbatiale construite sur les pentes de la montagne sacrée des Catalans, la crypte est une véritable église à trois vaisseaux, entièrement couverte de voûtes d'arêtes. Peu experts dans leurs premiers essais, qui correspondent aux travées orientales de l'édifice, les constructeurs ne tardent pas à se rendre maîtres de leur technique. Une réflexion sur le rôle des supports les conduit à abandonner la colonne monolithe de la basilique charpentée pour la pile cruciforme. Ce travail de mise au point s'achèvera en moins d'une génération en Catalogne. Au milieu du xie siècle, de grands édifices, comme Saint-Vincent de Cardona, encore en Catalogne, sont entièrement couverts en pierre, et ils offrent un échantillon de la plupart des types de voûtes : voûtes d'arêtes sur les collatéraux, berceau en plein cintre avec doubleaux pour la nef principale et coupole sur trompes à la croisée du transept.

Nef de Notre-Dame-la-Grande, Poitiers

Photographie : Nef de Notre-Dame-la-Grande, Poitiers

La nef de l'église Notre-Dame-la-Grande, Poitiers (Vienne). XIIe siècle. 

Crédits : Bridgeman Images

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Des clochers accompagnent ces structures sans réellement s'y incorporer. Qu'il s'agisse de robustes tours, comme celle de l'abbatiale de Pomposa, établie dans les marais qui avoisinent le Pô, ou des sveltes campaniles de la région des lacs italiens, ils sont reliés aux églises sans entrer dans la composition de leurs masses. Souvent même, et plus particulièrement en Italie, ils demeurent parfaitement isolés. Le décor habituel de bandes lombardes et de dents d'engrenage conquiert ces hautes constructions pour en souligner les différents étages. En outre, les murs s'ajourent au fur et à mesure qu'on s'élève. D'abord simples meurtrières, les baies deviennent de grandes fenêtres avec des arcs doubles, puis multiples, appuyés sur de minces colonnes par l'intermédiaire de chapiteaux à forme pyramidale très caractéristique. Rien ne souligne mieux l'unité du style que ces magnifiques constructions aériennes, si semblables dans le nord de l'Italie et au cœur des Pyrénées catalanes.

Abbaye de Pomposa, Romagne, Italie

Photographie : Abbaye de Pomposa, Romagne, Italie

Église de l'abbaye bénédictine de Pomposa, Italie. L'édifice est précédé d'un atrium à triple arcature, XIe siècle. Le campanile à neuf étages date de 1063. 

Crédits : Liane Matrisch/ Panther Media/ Age Fotostock

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Leur présence ne saurait faire oublier, cependant, certaines différences par où s'expriment les diversités régionales. L'Italie du Nord, par exemple, continue à construire des baptistères isolés, alors que partout ailleurs s'opère le regroupement des activités liturgiques sous un même toit. Ses églises s'accommodent encore, à l'occasion, d'une couverture en charpente, qui peut s'appuyer sur de grands arcs diaphragmes en maçonnerie lancés au-dessus et au travers des nefs. Simultanément, on assiste à des recherches dans le domaine des voûtes nervées avec l'emploi de robustes arcs diagonaux de profil rectangulaire, qui sont de véritables ogives romanes. La Catalogne, quant à elle, se distingue par une faveur spéciale accordée à la coupole. Elle l'installe dans un massif polygonal, saillant à la croisée du transept, qui concourt avec bonheur à d'harmonieuses compositions de chevet.

Il conviendrait de suivre dans le sillon Rhône-Saône, et plus particulièrement en Bourgogne, la progression vers le nord des influences méditerranéennes et leur action dans des milieux particulièrement vivants, mais par là-même singulièrement complexes. L'abbatiale de Tournus, malgré l'usage important qu'elle fit des arcatures lombardes dans les parties les plus anciennes de la construction – après 1007 –, ne saurait être considérée comme une pure production du premier art roman méridional. Son massif occidental, puissante bâtisse à deux étages, représente un élément architectural ignoré de la Méditerranée. On en dirait autant de la grande église bénédictine de Saint-Bénigne de Dijon, commencée en 1002 par un homme qui joua un rôle éminent, aussi bien en ce qui concerne la réforme monastique au début du xie siècle que dans l'histoire de l'architecture contemporaine : l'abbé Guillaume de Volpiano, originaire de l'Italie du Nord. Ici, l'élément le plus singulier de l'édifice se trouvait à son extrémité orientale, où existait une vaste rotonde à double déambulatoire et à deux étages, surmontant une crypte. Cette dernière, aussi vaste qu'une église, [...]

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Nef de Notre-Dame-la-Grande, Poitiers

Nef de Notre-Dame-la-Grande, Poitiers
Crédits : Bridgeman Images

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Abbaye de Pomposa, Romagne, Italie

Abbaye de Pomposa, Romagne, Italie
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La Cattolica

La Cattolica
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Saint-Michel, Hildesheim

Saint-Michel, Hildesheim
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  • : professeur émérite d'histoire de l'art à l'université de Toulouse-Le-Mirail

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Pour citer l’article

Marcel DURLIAT, « ROMAN ART », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/art-roman/