ART (L'art et son objet)Création contemporaine

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Vers une « nature moderne »

Loin que le readymade sclérose la notion d'œuvre d'art, il la fait au contraire éclater. La meilleure preuve en est ce constat, que tout un chacun formera s'il est familier des expositions d'art contemporain : l'œuvre d'art, à présent, ce peut être tout, son contraire et bien d'autres choses. Cherche-t-on des tableaux ? On en trouvera, mais peu d'ordinaires, et rarement préoccupés de beauté ou d'imitation. Des sculptures ? Tout pareil, mais remplacées à l'occasion par des « installations » volontiers hétéroclites, par des « environnements ». À ce premier lot ajoutons ce qui fait le fonds commun de la création plasticienne depuis les années 1950, d'une multiplicité sans pareille de formes et de gestes : happenings (Le Bon Marché d'Allan Kaprow, 1963), performances (Appréhension du sol urbain du groupe d'artistes UNTEL constitué par Jean-Paul Albinet, Philippe Cazal et Alain Snyers, 1975), animations urbaines (Une journée dans la rue de G.R.A.V., Groupe de recherche d'art visuel, 1966), forums d'artistes (Index : Incidents au musée, d'Art and Language, 1985-1987), œuvres interactives (The File Room de Jeffrey Shaw, 1994), création d'entreprises (la société UR créée par Fabrice Hyber en 1994) et de clubs de troc, marches et expéditions, épreuve de marathon prolongée de trois cents mètres, tentative de suicide à la roulette russe en public..., dans le désordre. Dans tous les cas, des œuvres d'art.

Autour de 1960, moment où la modernité artistique s'épuise en manifestes et en éphémères renouvellements stylistiques, l'artiste Dick Higgins forge le terme intermedia, et le musicien John Cage celui d'inclusion. Ces deux vocables profilent l'œuvre future : une création faite de tout ce que compte la réalité, sans exclusive d'intention, de thème ou de forme. Ce positionnement naît d'une évidence : les avant-gardes ont épuisé leurs défis, elles se dessèchent. Le monochrome (Malevitch, années 1910), l'exposition du vide (Yves Klein, 1959), la sculpture minimale (années 1960), alors, sont déjà des souvenirs. La réponse à cet avenir aux airs d'impasse, c'est le rejet insouciant de la vocation transcendantale et l'intérêt des artistes, dans la lointaine foulée de Courbet (Manifeste du réalisme, 1855), pour la réalité. Pop art (Angleterre puis Amérique du Nord, 1950-1970) et Nouveau Réalisme (France, 1960) font à cet égard figures de manifestations inaugurales. Andy Warhol, inventeur d'un nouveau glamour, recycle pour ses sérigraphies l'image des stars, qu'il s'agisse de Marilyn Monroe, de la chaise électrique ou de la boîte de soupe Campbell. Roy Lichtenstein agrandit des bandes dessinées. Arman « sculpte » en empilant les uns sur les autres des capots de Renault 4 L, et Daniel Spoerri en figeant de façon sculpturale les restes des repas de ses amis. Martial Raysse et Bernard Rancillac, dans nombre de leurs compositions picturales, s'inspirent de la publicité ou des images de propagande. César, pour ses Compressions, motos ou voitures broyées jusqu'à former un cube géométrique de matière, se sert des nouvelles presses hydrauliques en service depuis peu dans les casses automobiles. L'art se met enfin au diapason de ce que le critique Pierre Restany appelle alors, autour de 1965, la « nature moderne ».

Pour un peu, cette euphorie laisserait penser que l'œuvre d'art, assujettie de plein gré à la réalité, ne sera plus à l'avenir qu'une leste et fumiste reprise en charge plastique du monde concret. C'est compter sans la fureur analytique qui saisit nombre d'artistes, bientôt référencés sous l'étiquette « art conceptuel » (1965 et après). Pour Lawrence Weiner ou Sol LeWitt, le projet d'une œuvre d'art vaut mieux que sa réalisation : importent d'abord la « conception », la représentation mentale que l'artiste forme des choses. Pour inciter le spectateur à méditer sur son rapport à l'art (le goût, certes, mais aussi la distinction sociale), Robert Barry, en 1969, convie le public new-yorkais à une série de vernissages où l'on se casse le nez sur des galeries fermées... Obligation faite de réfléchir à la signification sociale, « distinctive », dirait le sociologue Pierre Bourdieu, du vernissage et du lien sociopolitique qu'il consacre entre artistes, élites sociales hautement cultivées et aspiration de celles-ci à une représentation publique et symbolique éminente.

Ce travail de déconstruction, proche par l'esprit du structuralisme dont il est alors le contemporain, invalide jusqu'à l'idée de l'œuvre d'art comme objet. L'important n'est pas tant « l'œuvre » que ce qui gravite autour d'elle et la fonde ès qualités au terme d'actes de reconnaissance variés. L'art, comme l'écrit dès 1965 l'artiste américain Joseph Kosuth, c'est « l'idée d'une idée », un concept culturel, social et politique. Quelle est la tâche prioritaire de l'artiste ? Prendre conscience de qui il est, de ce qu'il représente, et pour qui. Avoir prise sur la finalité de son action dans une société bourgeoise où la créativité se convertit généralement en plus-value certes symbolique mais aussi matérielle. Proposition du collectif anglo-américain Art & Language, Index (1969) adopte une forme que l'art conceptuel banalisera bientôt. Un texte ronéotypé – la transcription de discussions entre les divers membres du groupe sur le sens de l'art, sa fonction, l'exploitation de l'artiste en milieu libéral marchand – est extrait de fichiers posés sur des tables, puis sobrement épinglé sur les murs... De manière manifeste, l'évaluation de ce type de proposition artistique « plastique » rend inutile que l'on réfère à des critères tels que le savoir-faire ou la mise en forme de la beauté ou de l'expression idiosyncrasique. Des critères, dans ce cas précis, plus que dépassés, déplacés.

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  • : maître de conférences à la faculté des arts d'Amiens, critique d'art, historien de l'art, écrivain

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Pour citer l’article

Paul ARDENNE, « ART (L'art et son objet) - Création contemporaine », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/art-l-art-et-son-objet-creation-contemporaine/