ART (Aspects esthétiques)La contemplation esthétique

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Catharsis et tragédie

C'est en fonction des catégories de pur et d'impur que, pour une grande part, s'organise la vie en société : la crainte de la souillure et le besoin de pureté en sont deux éléments fondamentaux. Dans toute société élémentaire – et la Grèce archaïque ne fait pas exception – il existe des rites de purification liés à ce qu'il est convenu d'appeler la bipolarité du sacré : le rôle de celui-ci est alternativement inhibant (il impose un certain nombre de renonciations qui, toutes, visent à préserver l'intégrité du groupe) et stimulant (la fête, par exemple, a, avant tout, une fonction de régénérescence des cellules sociales : elle recommande, et même rend obligatoire ce qui d'ordinaire constitue l'objet des plus sévères interdictions). Voici donc d'un côté l'ascèse, de l'autre l'excès. Or c'est bien l'excès, le paroxysme que nous trouvons, à l'aube de la pensée grecque, en exercice dans les rites ek-statiques de Dionysos chez les corybantes où l'enthousiasme éveillé par le chant des flûtes provoque un délire sacré qui ne se brise qu'à son plus haut degré. Selon que l'on considérera la catharsis comme manifestation de l'ascèse ou manifestation de l'excès, on traduira le mot par purification ou par purgation. Dans un passage de la Politique (VIII, 6, 1341 a, 23), Aristote nous dit que la flûte n'a pas un caractère moral, mais bien plutôt un caractère « orgiastique », et qu'il faut l'utiliser dans les circonstances où le spectacle « tend plutôt à la catharsis des passions qu'à notre instruction ». Il faut donc reconnaître – par analogie – que la notion de catharsis semble, chez Aristote, l'héritière directe des rites bachiques et se situe du côté de l'excès : catharsis = purgation. C'est encore ce que semble confirmer un autre passage de la Politique (VIII, 7, 1342 a, 9 suiv.), où Aristote après avoir montré que la musique doit être pratiquée en vue de l'éducation et de la catharsis, affirme que, sous l'influence des mélodies sacrées, l'individu est é-mu, l'âme sort d'elle-même, et l'individu, tout d'abord en proie à une émotion, est « remis d'aplomb comme s'il avait pris un remède et une catharsis ». C'est à ce même traitement, ajoute Aristote, que doivent ëtre soumis ceux qui sont enclins à la crainte et à la pitié, il se produira alors pour eux « une certaine catharsis et un soulagement accompagné de plaisir ». Nous serions ainsi en présence d'un phénomène purement physiologique et mécanique, reliquat de l'ancienne fête. L'analogie se poursuit plus avant si l'on songe que la tragédie grecque est une œuvre musicale autant que littéraire ; la cathartique musicale traditionnelle et la cathartique tragique seraient donc une seule et même chose, auraient exactement la même fonction : à la faveur de circonstances précises, rétablir l'équilibre de l'individu en le débarrassant de son surcroît d'émotivité et préserver ainsi la cohésion du lien social. La catharsis serait purgation, c'est-à-dire ivresse, extase, violence temporairement tolérée, comme rendant possible un retour au calme labeur utile à la collectivité ; la catharsis serait traitement homéopathique, « vaccination » opérée en vue d'une hygiène sociale.

Cette interprétation isole les quelques mots qu'Aristote consacre à la notion de catharsis. Si par contre l'on restaure le contexte, il est douteux que l'on puisse maintenir cette traduction de catharsis par purgation. Le choix de la traduction engage ainsi des critères à la fois méthodologiques et interprétatifs. Dans le livre X de la République, l'art est nettement défini par Platon comme « imitation » : la poésie comme la musique reflètent les actes et les passions des hommes, mais ce qu'imite le poète, ce n'est point l'aspect noble de l'individu ; la poésie dramatique a commerce avec l'élément inférieur de l'âme (passions, émotions, etc.), elle s'adresse au « lion », à cette partie de l'âme que le sage s'efforce de dompter. Nous dirions volontiers que ce que Platon reproche à la tragédie, c'est d'être d'essence dionysiaque. Or un État qui doit être régi par des lois s [...]

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Pour citer l’article

Didier DELEULE, « ART (Aspects esthétiques) - La contemplation esthétique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/art-aspects-esthetiques-la-contemplation-esthetique/