ARS NOVA

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Le cadre historique

Avant d'étudier l'aspect technique de cet art nouveau, il convient de le replacer dans son cadre historique.

Dans son ouvrage, Fondements d'un nouvel humanisme (Genève, 1966), Georges Duby écrit : « Incontestablement, le xive siècle ne fut pas dans l'ordre des valeurs culturelles un moment de contraction, mais bien au contraire de rare fécondité et de progrès. Il apparaît que les dégradations mêmes et les dérangements de la civilisation matérielle ont stimulé la marche en avant de la culture [...]. Tourmentés, les hommes de ce temps le furent certainement plus que leurs ancêtres, mais par les tensions et les luttes d'une libération novatrice. Tous ceux d'entre eux capables de réflexion eurent en tout cas le sentiment, et parfois jusqu'au vertige, de la modernité de leur époque. Ils avaient conscience d'ouvrir des voies, de les frayer. Ils se sentaient des hommes nouveaux. »

Ce modernisme se fait jour dès la fin du xiiie siècle : il s'annonce par la critique des hautes classes de la société dans la seconde partie du Roman de la Rose ; il éclate avec le Roman de Fauvel, satire violente écrite par Gervais du Bus entre 1310 et 1314. Le nom de Fauvel – l'âne rouge chargé de tous les vices du siècle – est composé des initiales des mots flatterie, avarice, vilenie, vanité, envie, lâcheté. Les grands de ce monde y sont pris à partie, et cette œuvre véritablement révolutionnaire comporte 132 pièces musicales, intercalées dans le texte par Chaillou de Pestain, les unes de facture ancienne, la plupart annonçant ou confirmant les tendances nouvelles (parmi ces pièces, on trouve quelques œuvres de jeunesse de Philippe de Vitry). Ce vigoureux réquisitoire se situe donc à la fin du règne de Philippe le Bel. Or, ce règne marque un tournant décisif dans l'évolution des mœurs et des idées. C'est sous Philippe le Bel que fut consacrée la rupture du pouvoir temporel avec l'autorité spirituelle, rupture dont les fameux démêlés du souverain avec le pape Boniface VIII sont l'illustration évidente. On peut constater avec René Guénon (Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Paris, 1947) : « Les légistes de Philippe le Bel sont déjà bien avant les humanistes de la Renaissance les véritables précurseurs du laïcisme... »

La musique ne pouvait rester en marge de ce mouvement général des idées, et l'esprit nouveau qui anime les musiciens émeut à ce point les autorités de l'Église que d'Avignon le pape Jean XXII lance en 1324-1325 sa célèbre décrétale Docta sanctorum patrum dont voici le passage essentiel : « Certains disciples de la nouvelle école, tandis qu'ils mettent toute leur attention à mesurer les temps, s'appliquent à faire les notes de façon nouvelle, préfèrent composer leurs propres chants que chanter les anciens, divisent les pièces ecclésiastiques en semi-brèves et minimes ; ils hachent le chant avec les notes de courte durée, tronçonnent les mélodies par des hoquets, polluent les mélodies avec des déchants et vont jusqu'à les farcir de « triples » et de motets en langue vulgaire. Ils méconnaissent ainsi les principes de l'antiphonaire et du graduel, ignorent les tons qu'ils ne distinguent plus, les confondent même : sous cette avalanche de notes, les pudiques ascensions et les discrètes retombées du plain-chant, par lesquelles se distinguent les tons eux-mêmes, deviennent méconnaissables. Ils courent sans se reposer, enivrent les oreilles au lieu de les apaiser, miment par des gestes ce qu'ils font entendre. Ainsi, la dévotion qu'il aurait fallu rechercher est ridiculisée et la lascivité qu'on aurait dû fuir est étalée au grand jour... »

Il va sans dire que cette homélie resta sans effets. Le courant novateur était trop fort. Au reste, la papauté semble en avoir pris son parti, puisque Jean XXII lui-même combla Philippe de Vitry de prévenances et de bénéfices et l'invita en Avignon. Son successeur Clément VI en fit son « chapelain et commensal » et Philippe le remercia par la dédicace d'un motet. Le plus illustre des musiciens du xive siècle, Guillaume de Machaut, fut également invité en Avignon. On sait le rôle éminent que joua la cité des papes en tant que centre de rayonnement intellectuel et artistique.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 10 pages

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Médias

Prolations de Philippe de Vitry

Prolations de Philippe de Vitry
Crédits : Encyclopædia Universalis France

dessin

Talea et color

Talea et color
Crédits : Encyclopædia Universalis France

dessin

Afficher les 2 médias de l'article

Écrit par :

Classification

Autres références

«  ARS NOVA  » est également traité dans :

ARS NOVA - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Juliette GARRIGUES
  •  • 468 mots

XIIe siècle-début du XIVe siècle L'ars antiqua (ou ars veterum, ou ars vetus), que l'on peut traduire par la « vieille école », désigne, d'une manière générale, l'école musicale parisienne des xiie et xiii […] Lire la suite

ADAM DE LA HALLE (1235 env.-env. 1285)

  • Écrit par 
  • Paul ZUMTHOR
  •  • 1 080 mots

Dans le chapitre « L'œuvre poétique et musicale »  : […] Son œuvre se caractérise par sa diversité. Les inspirations qu'elle manifeste sont principalement polarisées par des éléments tirés de la tradition lyrique des trouvères. Pourtant, Adam se situe aux confins de cette esthétique et d'un ars nova dont il est l'un des premiers créateurs, d'où une certaine dualité, et parfois l'ambiguïté de sa poésie. On y peut distinguer un type de poème artificiel, […] Lire la suite

CICONIA JOHANNES (1340 env.-1411)

  • Écrit par 
  • Pierre-Paul LACAS
  •  • 480 mots

Compositeur et théoricien liégeois, le plus grand musicien entre Guillaume de Machaut (1300-1377) et Guillaume Dufay (1400-1474), dont l'influence, en Italie notamment, redonna vie à une production musicale déclinante. Ciconia vécut à Avignon, où, en 1350, il fut clerc et familier d'Aliénor de Comminges-Turenne, nièce du pape Clément VI ; c'était l'époque où les principes de l'ars nova (Guillaume […] Lire la suite

CONTREPOINT

  • Écrit par 
  • Henry BARRAUD
  •  • 4 645 mots

Dans le chapitre « L'ars nova »  : […] On en vient ainsi, au xiv e  siècle, à la mise au point d'un système de notation très évolué et d'une extrême complexité, dont Philippe de Vitry nous décrit le mécanisme sous le nom d' ars nova , par opposition à l' ars antiqua dont nous venons de parcourir l'histoire avec l'éclosion de ses divers aspects (déchant, organum, conduit, motet). Le grand nom de l'ars nova est celui de Guillaume de Mac […] Lire la suite

DUNSTABLE JOHN (1385 env.-1453)

  • Écrit par 
  • Pierre-Paul LACAS
  •  • 856 mots

Astronome et mathématicien anglais, surtout connu comme musicien : Primus inter pares selon Tinctoris qui, dans son Proportionale Musices (1477), rendit son nom célèbre dans l'Europe musicienne du xv e siècle ; déjà de son vivant sa renommée était grande, car ses manuscrits ont été retrouvés à Rome, à Plaisance, à Bologne, à Modène, à Aoste, à Trente, à Munich, à Dijon... Le style de Dunstable, […] Lire la suite

AVANT-GARDE

  • Écrit par 
  • Marie-Laure BERNADAC, 
  • Nicole BRENEZ, 
  • Antoine GARRIGUES, 
  • Jacinto LAGEIRA, 
  • Olivier NEVEUX
  •  • 10 108 mots
  •  • 14 médias

Dans le chapitre « Les tendances modernistes avant la « seconda prattica » »  : […] Cette idée de modernité est liée à l'Italie au seuil du xvii e  siècle, à Claudio Monteverdi qui oppose, en 1605, dans son Cinquième Livre de madrigaux , la manière traditionnelle d'écrire, ou prima prattica – celle des grands contrapuntistes qui l'ont précédé –, à la nouvelle, moderne et audacieuse seconda prattica , à laquelle lui-même consacre désormais son œuvre. Monteverdi oriente ce con […] Lire la suite

JACOPO DA BOLOGNA (actif mil. XIVe s.)

  • Écrit par 
  • Pierre-Paul LACAS
  •  • 363 mots

Musicien et théoricien italien, compositeur le plus célèbre des débuts de l'ars nova dans la Péninsule, avant Landini. Son influence sur la musique florentine fut importante et durable. À en croire les nombreuses copies qui nous sont parvenues, ses œuvres furent fort prisées de son temps. Jacopo da Bologna est l'un des tout premiers polyphonistes italiens. De sa vie, on sait par Filippo Villani ( […] Lire la suite

JOHANNES DE MURIS ou JEAN DES MURS (1290/1295 env.-apr.1344)

  • Écrit par 
  • Pierre-Paul LACAS
  •  • 380 mots

Mathématicien, astronome, musicien, théoricien de la musique, Johannes de Muris (Jean des Murs) est l'un des fondateurs de l' Ars nova . Son influence fut grande dans les universités des xiv e et xv e siècles où, bien souvent, l'on commentait sa Musica speculativa , devenue, avec celle de Boèce, théorie officielle. Il naquit dans le diocèse de Lisieux, à la fin du xiii e siècle, vers 1290-1295  […] Lire la suite

LANDINO ou LANDINI FRANCESCO (1330 env.-1397)

  • Écrit par 
  • Edith WEBER
  •  • 506 mots

Célèbre musicien et poète de l'ars nova florentine (Trecento), Francesco Landino, surnommé Magister Franciscus Caecus, Francesco Cieco ou Cecco (l'« Aveugle »), ou encore il Cieco degli organi, est né à Fiesole. Sa date de naissance se situerait entre 1325 et 1335 environ. Son père, Jacopo del Casentino, était peintre, et le jeune Francesco, avant d'être atteint de cécité à la suite de la variole, […] Lire la suite

LYRISME MUSICAL

  • Écrit par 
  • Étienne SOURIAU
  •  • 2 857 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Arguments historiques »  : […] En fait, on voit dans l'histoire de la musique combien la théorie et la pratique de l'expression des sentiments intimes par l'enthousiasme créateur tiennent peu de place. Les primitifs semblent toujours avoir conçu des données musicales organisées (airs, réalisations instrumentales ou vocales déterminées et dénommées) comme des objets sui generis doués de propriétés généralement voisines de la ma […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Roger BLANCHARD, « ARS NOVA », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ars-nova/