ARMÉEPouvoir et société

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L'armée, groupe de pression

Les divergences entre le corps militaire et les responsables politiques rappellent pour une part les désaccords armée-société : opposition de valeurs et de culture ; différences de rigueur, d'éthique, d'idéologie, sources de frondes et de rivalités propres à favoriser l'abus de force ou la confiscation du pouvoir par l'armée. Qu'aujourd'hui la majorité des prétoriens ressentent, toutefois, le besoin d'affirmer que leur action est temporaire, et qu'ils restaureront rapidement l'autorité civile, prouve que le principe de subordination à celle-ci est, dans l'ensemble, acquis. Il l'est, à vrai dire, d'autant plus qu'on a affaire à une société industrielle avancée où, à la fois, le niveau de culture politique et la complexité des rouages de l'État rendent dérisoire l'action de ceux que Malaparte appelait les « catilinaires ». Ce n'est pas pour rien que les derniers coups d'État en Europe surviennent au Sud, dans les pays les moins développés. Le professionnalisme moderne, à base de compétences techniques, éloigne d'ailleurs les militaires de ce genre d'aventure, tout comme les en éloigne leur « civilianisation », gage d'ouverture et de démocratie. L'idéologie perd donc ses aspérités pour se muer plus prosaïquement en défense d'intérêts corporatistes, la fronde cède le pas à la compétition : il s'agit de peser sur les décisions, de prendre place au sein de l'élite dirigeante, d'exercer une part du pouvoir, non de s'en emparer. L'armée devient ainsi, parmi d'autres institutions, en temps de guerre comme en temps de paix, et par mille biais, un groupe de pression.

Veto group, face à une autorité civile facilement inhibée qui craint d'autant plus de mécontenter son armée que celle-ci, dans sa mouvance comme dans les milieux de droite, dispose de défenseurs inconditionnels, quoi qu'elle fasse. Veto group, face à un ministre qu'elle n'aime pas, lequel réalise très vite qu'il est isolé, désinformé, « court-circuité », incapable en fait de prescrire certaines mesures ou de tirer les conséquences de certains rapports pour peu qu'elles indisposent la hiérarchie ; incapable aussi de modifier fondamentalement l'avancement et, à quelques exceptions près, d'imposer au Conseil supérieur de la guerre, où cooptation et conservatisme vont souvent de pair, les généraux de son choix. Une certaine aristocratie d'influence, de tradition et de connivence tient toujours le haut du pavé. Alain le disait : l'armée est soumise au pouvoir civil pour les grands mouvements, mais, pour l'administration et le commandement, elle gouverne plus qu'elle n'obéit. Et que dire de son poids lorsqu'il s'agit de la mise en service de matériels, moins justifiés parfois par des considérations stratégiques que par des préoccupations corporatistes, le souci qu'ont les « armes » de se pérenniser et leurs rivalités entretenant des dysfonctions et empêchant à l'occasion de trancher dans le vif.

Conseillers du gouvernement, état-major et services de renseignements, trop souvent « militarisés » et déformés par leurs méthodes au détriment de l'efficacité, tendent à hypertrophier la menace, à noircir les réalités et à préconiser des solutions de force qu'il faudrait précisément éviter. Le projet politique n'est pas de leur ressort : leur problème, c'est « l'ennemi », et ce sont les « moyens », d'autant plus nécessaires et par là même faciles à obtenir que le danger est présenté comme plus grand. Les spécialistes font de même qui, eux aussi, cherchent inconsciemment à se valoriser à travers des analyses et des décomptes outrés. Bref, la stratégie s'en trouve parfois dénaturée, l'« esprit de défense », les questions de sécurité, le pourcentage du P.N.B. dévolu aux armées, le moral du soldat, les responsabilités du chef de l'État en matière nucléaire, l'effort sur le plan conventionnel et les capacités tous azimuts à mettre en œuvre, tout cela étant présenté comme primordial. La survie n'est-elle pas plus importante que la vie courante ? Qui dit le contraire n'est-il pas suspect ?

En temps de crise ou en temps de guerre, cela est encore plus vrai, l'institution militaire étant tout naturellement au premier rang. La technique est reine que peu de « politiques » maîtrisent, même si les télécommunications modernes leur permettent aujourd'hui de contrôler les opérations sur le terrain bien plus étroitement. Qu'en est-il à l' [...]

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  • : professeur à l'université de Paris-I, ancien président de la Fondation pour les études de défense nationale

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Pour citer l’article

Pierre DABEZIES, « ARMÉE - Pouvoir et société », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/armee-pouvoir-et-societe/