ARMÉEPouvoir et société

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Pouvoir civil et pouvoir militaire

Aux divergences entre l'armée et la société répondent souvent des démêlés avec le pouvoir. Le premier problème est de savoir qui commande : face au pouvoir civil, en principe détenteur d'une souveraineté pleine et entière, le poids des armes et leur spécificité confèrent à l'autorité militaire, dotée de compétences partielles, un pouvoir souvent concurrent. À travers l'histoire, on retrouve constamment les mêmes solutions de ce dilemme, parmi lesquelles, il est vrai, la subordination du soldat, aujourd'hui de règle dans les sociétés avancées, demeure de bout en bout le concept clé.

La confusion des pouvoirs caractérise, dans l'Orient ancien, les grands empires où, comme plus tard, sous Octave Auguste et sous les Francs, la monarchie est militaire ; elle caractérise aussi l'époque féodale qui réunit dans les mains du roi et des seigneurs les deux pouvoirs. Le système est, toutefois, fragile, soit que le pouvoir spirituel se mette de la partie et cherche à le dominer (théorie des deux glaives), soit qu'une caste militaire se forme et tente de le militariser. Le phénomène se présente différemment de nos jours, notamment lorsqu'un général s'empare des rênes de l'État avec ses soldats : le principal intéressé cherche alors à se préserver. Il réalise l'osmose des pouvoirs en sa personne, mais la dénie à ses subordonnés qu'il renvoie à leur métier. Ainsi Napoléon, ou, plus près de nous, en Afrique et ailleurs, nombre de chefs d'État galonnés.

La soumission au pouvoir civil est longtemps, elle aussi, précaire. Elle s'impose à Athènes, voire à Carthage, où les soldats sont très vite renvoyés dans leurs foyers après la guerre, mais aussi à Sparte, cité-caserne où les éphores surveillent la puissance militaire de près. Encore y a-t-il des tyrannies passagères. Quant à la République romaine, si son Sénat réussit, dans l'ensemble, à faire obéir l'armée (cedant arma togae), il ne peut empêcher ni certains consuls en province ni, avec les guerres puniques, certains généraux d'exercer un pouvoir personnel. Pire, sous Marius, le passage à l'armée de métier donne naissance à une classe militaire qui va arbitrer les combats de chefs en attendant de s'investir elle-même. Sylla, Pompée, César, Antoine, Octave s'arrogent le pouvoir par la démagogie et par les armes ; et, quand le dernier nommé, devenu Auguste, le restaure dans son unité, la place prise par l'armée est désormais trop grande pour que l'autorité centrale puisse la circonscrire. Bref, l'absorption du pouvoir civil par les prétoriens conduira finalement à l'anarchie. L'histoire reviendra souvent sur cette actualité.

Après un Moyen Âge chaotique, il faudra attendre l'heure des légistes pour que le pouvoir royal finisse par l'emporter. Successivement s'imposent la séparation des deux pouvoirs, puis le cantonnement de l'armée, enfin sa subordination aux intendants de généralités. Les nobles conservent leur commandement et, pour certains, la propriété de leurs unités, mais ils sont « au service du roi ». L'« ordre guerrier », dont un Condé réclamera la restauration, a cessé d'exister.

Sous la Révolution, le « glaive de la nation brandi par les commissaires aux armées sur la tête des généraux félons » n'empêchera pas Bonaparte d'émerger. En revanche, la Restauration avec la loi Gouvion-Saint-Cyr de 1818, suivie sous la monarchie de Juillet du statut des officiers de 1834, non seulement impose définitivement l'ordre et l'unité à l'armée, au prix d'une discipline tour à tour qualifiée de littérale, totale, ponctuelle ou stricte, mais la fixe dans un cadre juridique qui lui donne de nouveaux traits. C'est la « professionnalisation », concept qui gagne peu à peu toutes les armées et porte monopole de la violence par l'État, subordination au pouvoir civil, service exclusif, insertion du soldat dans une organisation bureaucratique où le recrutement, la hiérarchie, la formation, l'avancement, le déroulement des carrières et la retraite obéissent à des normes précises. Fût-ce au prix d'une certaine sclérose, voilà donc l'armée ancrée et soumise. En un siècle et demi, pourtant particulièrement troublé, elle ne sortira ouvertement de la discipline qu'à deux reprises : au profit de Louis Bonaparte lors du coup d'État du 2 décembre et lors du putsch d'Alger. Encore ne sera-t-elle dans chacun des cas que très partiellement engagée.

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  • : professeur à l'université de Paris-I, ancien président de la Fondation pour les études de défense nationale

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Pour citer l’article

Pierre DABEZIES, « ARMÉE - Pouvoir et société », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/armee-pouvoir-et-societe/