ARMÉEPouvoir et société

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La « civilianisation » de l'armée

La mutation générale qui s'est produite dans la société depuis les années soixante ne pouvait manquer d'atteindre l'armée, plus encore peut-être qu'aucune autre institution, aussi bien dans son cadre sociologique, si longtemps inchangé, que dans son objet même et dans ses moyens.

Révolution technologique, pour commencer, qui intéresse aussi évidemment l'institution militaire dans ses recherches et son industrie d'armement, étroitement liée aux techniques civiles, que dans ses choix stratégiques : la mise au point d'engins toujours plus performants revêt la plus grande importance à l'heure dissuasive, quand la « stratégie de moyens » tient le rôle autrefois dévolu à la « stratégie opérationnelle », exclusivité militaire devenue en partie virtuelle. Mutation sur le plan tactique également, où, comme on l'a vu dans le Golfe, se profile un champ de bataille automatisé, impliquant suprématie électronique, coordination informatique et observation spatiale de la manœuvre, des feux et du commandement. Bref, la technique est devenue reine, dans la définition de la politique militaire, la programmation, la coopération internationale, la formation des personnels et la performance des unités, le corps des ingénieurs de l'armement, en France, ou plus généralement ce qu'on nomme le « complexe militaro-industriel », constituant des pièces maîtresses dont le rôle va croissant.

Parallèlement, il y a mutation administrative. D'une part, les techniques et méthodes de gestion et d'action, emboîtant le pas de la rationalisation des choix budgétaires et de la recherche opérationnelle, ont proliféré ; d'autre part et surtout, l'armée – qu'elle soit vouée par la dissuasion à la paix ou projetée au loin – est devenue une énorme machine où la logistique, le conditionnement, la maintenance, les priorités, les coûts marginaux, les situations subjectives, la prise en compte de mille problèmes jusque-là jugés secondaires sont essentiels désormais. La fin s'estompe devant les moyens ; c'est la revanche des managers sur les guerriers. Dans l'ensemble des personnels, le nombre des combattants s'est en effet réduit, mais aussi leur importance. La chose est particulièrement vraie dans les forces américaines où la technique est sans pareille et les traditions moins ancrées : le prestige des pilotes de chasse, naguère seigneurs incontestés, le cède ainsi parfois à celui des radaristes et « basiers ». Il est vrai que, l'expérience irakienne l'a montré, un chasseur dans le ciel n'est plus rien si, privé d'environnement électronique, il est livré à lui-même.

S'ajoute que, en dépit de l'engagement opérationnel du Golfe, la guerre, dans son acception classique, tend à devenir problématique : tournée, d'un côté, par la dissuasion nucléaire qui laisse les soldats l'arme au pied ; tournée, de l'autre, par la violence subversive dont l'objectif et les formes – expressives, symboliques ou médiatiques – sont moins militaires que politiques. Est-elle réservée, désormais, à quelques corps d'intervention privilégiés, à quelques forces d'action rapide, à l'heure où la fin de la bipolarisation et le désordre qui risque de s'ensuivre suggèrent que la grande géopolitique est appelée, à l'image du théâtre yougoslave, à s'effriter ou à se « sociologiser » ? La guerre est-elle morte, au contraire, comme on l'a écrit, frappée par l'économisme triomphant, l'impératif du développement, le désarmement, le droit d'ingérence, l'émergence d'une conscience collective pour qui il est des degrés de violence, comme des degrés d'oppression ou de répression, qui ne sont plus, internationalement, tolérés ? Effectifs réduits, reconversion difficile, soldats diplomates, soldats de la paix, etc. Dans son livre What Is the Military ? (Chicago Press, 1967), l'Américain Albert D. Biderman, notant à la fois que les victimes militaires avaient toutes chances, à l'avenir, d'être moins nombreuses que les victimes civiles et que le soldat passait plus de temps à planifier, organiser, gérer et entretenir des matériels qu'à combattre, préconisait, devant cette réduction du rôle de la violence, une mutation radicale : le militaire serait voué à devenir le spécialiste de toutes les situations d'urgence, violentes ou [...]

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  • : professeur à l'université de Paris-I, ancien président de la Fondation pour les études de défense nationale

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Pour citer l’article

Pierre DABEZIES, « ARMÉE - Pouvoir et société », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 07 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/armee-pouvoir-et-societe/