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La spécificité militaire

On voit pourquoi il arrive à l'armée d'être un État dans l'État et au soldat, à la fois fort de ses fonctions éminentes et rivé à un cadre particulier par des liens extrêmement puissants, de se sentir, hors de son milieu, comme un étranger. Encore ne peut-on en rester là. De la mission de défense de la collectivité et, en simplifiant, de combat ne découlent pas seulement des fonctions inattendues, une psychologie et un état spécifiques. Cette mission, sur les plans organique, juridique, éthique et finalement politique, détermine un certain nombre de traits, à la limite une véritable « mécanique » militaire, plus ou moins marqués selon les époques et les pays, mais, avec des variantes, communs à toutes les armées.

La spécificité organique, ou structurelle, tient à deux données fondamentales de la guerre : toute armée étant conjointement un système d'hommes et un système d'armes, il convient, d'une part, d'obtenir le meilleur rendement et la meilleure cohésion des deux ; il importe, d'autre part, d'être capable de faire campagne avec une relative autonomie. Il en résulte deux spécificités secondaires, l'une verticale, l'autre horizontale. La première tient en trois mots clés : hiérarchie, discipline, uniformité. Faute de savoir très bien, en effet, comment les choses vont se passer dans un contexte guerrier où la peur, la mort et la chance ne sont jamais absentes, il n'est d'autre solution que d'adapter l'outil de façon souple, en rivant en revanche de façon stricte l'homme à sa mission. D'où le jeu de construction que constitue toute armée, où, des plus petites aux plus grandes, s'imbriquent les unités, tandis qu'au même niveau toutes sont identiques pour rendre relèves, remplacements et manœuvres d'ensemble plus aisés. Uniformité doublée, pour l'efficacité, du souci de plier le soldat à un seul ordre, c'est-à-dire à un seul chef, ainsi qu'à une règle de discipline telle que, dans les pires circonstances, la mission soit exécutée. Par ailleurs, la nécessité de pouvoir opérer, isolée, à distance, conduit l'armée à une diversification sans égale : non seulement des armes, aux mille spécialités, mais aussi des services où se retrouvent pêle-mêle aumôniers et cuisiniers, magistrats et armuriers, ingénieurs et transmetteurs, médecins, mécaniciens, maîtres tailleurs et maîtres-chiens. Aucune institution, aucun trust ne dispose d'une telle palette de capacités : de là les tâches « extra-militaires » dont nous aurons à reparler. Reste qu'il y a, d'un côté, monolithisme et, de l'autre, universalité, deux traits qui donnent à l'armée une puissance sans pareille et des virtualités « totalitaires » que les autres spécificités ne font que renforcer.

Pas plus que la précédente, la spécificité éthique ne découle d'une manie ou d'un hobby. Qui dit « guerre » dit « mort ». Or on n'accepte pas de mourir sans motif, ni motivation. De là ce qu'il est convenu d'appeler les « vertus militaires » : patriotisme, cela va sans dire ; courage et virilité ; désintéressement, austérité et disponibilité ; fraternité et esprit de corps, etc., le tout étant souvent recouvert par l'expression ambiguë et galvaudée d'« honneur militaire ».

S'ajoute une spécificité juridique faite des contraintes exorbitantes que, de par sa mission, l'armée subit ou fait subir : conscription obligatoire, règles de discipline, restrictions à la liberté d'expression et diverses sujétions que l'autorité militaire a le pouvoir d'imposer.

Ces trois spécificités – sorte d'« idéal type », selon Max Weber – représentent en quelque sorte les conditions nécessaires pour qu'une force soit en mesure de faire la guerre : une armée qui en est privée, que ce soit par libéralisation, bureaucratisation ou « civilianisation » outrées, risque d'être inapte ou paralysée. Qu'on pense à la Commune de Paris impuissante devant les Versaillais. En revanche, ces conditions sont suffisantes au sens où les pousser trop loin conduit à des excès. Ainsi, alors que hiérarchie, discipline et uniformité ne sont que des moyens, les ériger plus ou moins en fin, comme c'est parfois le cas dans les armées traditionalistes, voire spécialement dans les unités dites d'élite, favorise le prétorianisme. De même, une éthique exacerbée mène à de graves dé [...]

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  • : professeur à l'université de Paris-I, ancien président de la Fondation pour les études de défense nationale

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Pour citer l’article

Pierre DABEZIES, « ARMÉE - Pouvoir et société », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 10 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/armee-pouvoir-et-societe/