ARMÉEPouvoir et société

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Le poids des armes

Au commencement était le combat, pour lequel, qu'on le veuille ou non, l'armée est organisée. Sans doute n'est-ce pas sa seule mission, ni sa seule perspective, à l'heure notamment où tant de militaires sont voués au maintien de l'ordre, s'adonnent à des tâches scientifiques ou subalternes, gèrent des personnels sans vocation guerrière ou sont paralysés par la dissuasion. Mais le combat, in fine, reste en filigrane comme dans Le Désert des Tartares. Qu'on pense aux forces argentines, brusquement engagées aux Malouines, alors qu'on les croyait faites pour la parade ou pour la répression. De même, qu'on pense à l'évolution politique d'aujourd'hui, tournée vers « les dividendes de la paix », puis brusquement, devant les risques de chaos, vers une vigilance renforcée, impliquant le maintien d'une posture martiale. Bref, le combat est la raison d'être première du soldat, le fil directeur de sa psychologie et de sa formation, la trame dont tout découle, explicitement ou non : la virilité et l'esprit collectif, l'uniforme et l'uniformité, le mode de vie spécifique, le souvenir des camarades tués, le mythe, etc.

Le combat – où chaque arme a des effets, chaque soldat des capacités, chaque service des moyens qu'il s'agit, dans leur ensemble, de conjuguer – implique une organisation telle que chacun, tout en jouant son propre rôle, concourt directement à la même finalité. Finalité exceptionnelle, la guerre, comme l'écrivait André Maurois, comportant parfois de réels dangers ! Ainsi, la fonction crée l'organe, la cohésion étant primordiale dans un cadre truffé d'impondérables – la peur, la fatigue, le froid, la pluie, le désert, le retard de Grouchy, l'arrivée de Blücher –, bref, où la survie individuelle et le succès commun sont totalement liés. Rien d'étonnant à ce que le corps militaire, appelé ainsi de longue date à se structurer, ait servi de modèle à tant d'entreprises modernes. Rien d'étonnant non plus à ce qu'aujourd'hui, à l'heure du management et de l'informatique, ses effectifs, ses matériels, sa logistique, ses écoles, son domaine, ses arsenaux et son budget le conduisent à se rapprocher en partie des grandes firmes civiles. Mais, comme on le verra, le parallèle a ses limites : seule détentrice de la force de la nation, l'armée est vouée moins à participer à sa vie courante qu'à assurer sa survie aux grands moments ; elle est à ce titre soumise à des perspectives comme à des contraintes hors du commun.

D'autre part, outil de coercition, chargé de la sauvegarde générale, et par là même nimbé de légitimité, le corps militaire ne saurait se réduire à une simple organisation technique faite pour la bataille ; il se mue dans les faits en institution politique et sociale. Du même coup, ses « missions », ses tâches ponctuelles deviennent des « fonctions » qui accroissent considérablement son poids. Fonctions manifestes de guerre, de maintien de l'ordre, et – de tout temps – de dissuasion, n'y revenons pas ; mais aussi fonctions latentes, les unes inattendues, sur les plans économique, idéologique et politique, les autres, plus classiques, d'intégration et de souveraineté.

Fonction symbolique, et non pas folklorique, comme pourraient notamment le faire croire certains cérémonials ou certains défilés, la fonction de souveraineté est plus ou moins prononcée selon les avatars de l'histoire. Nette, aujourd'hui, dans les États de souche récente qui, à grands frais, se dotent d'une force militaire destinée précisément à affirmer leur indépendance et leur identité ; plus nette encore dans des pays franchement militaristes, comme le fut la Prusse ou comme le sont tant d'autres, elle est au contraire limitée là où, comme chez les Anglo-Saxons, le professionnalisme domine. En France, en revanche, un certain antimilitarisme n'empêche pas que l'armée, du fait d'une histoire nationale tourmentée, de son imprégnation aristocratique et de la tradition absolutiste, ait longtemps conservé, et retrouve encore parfois, une sorte de magistère ou de majesté, à l'image de l'État, dont elle demeure plus ou moins la fille aînée. Qu'on pense à la gendarmerie, doyenne de toutes les armes, et aux trois mille brigades qu'elle essaime dans le pays, dans une optique beaucoup plus tutélaire que répressive.

La fonction de souveraineté se double d'une autre fonction, celle d'intégration, l'une et l'autre contribuant à la stabilisation de l'État et de la nation. Intégration limitée avec les armées professionnelles, mais explicite avec la conscription et les milices : comment omettre le rôle unificateur joué par le service militaire, aux côtés de l'école de Jules Ferry, sous la IIIe République ? Que la France jacobine soit restée attachée à la conscription jusqu'en 1997, alors que les pays anglo-saxons ont toujours tendu à considérer cette dernière comme une atteinte à l'habeas corpus du citoyen, montre assez le rôle catalyseur qu'on entendait lui faire tenir.

De la fonction économique, il est à peine besoin de parler, à l'heure de la « guerre électronique », de l'aéronautique et de l'espace, de l'énergie nucléaire, des industries de pointe, des « complexes militaro-industriels » et du commerce des armes. Il va de soi qu'en théorie l'armée n'a aucune vocation de ce type : bien au contraire, il n'est pas de corps moins rentable. La fonction réelle qu'elle remplit en ce domaine n'en est que plus visible. Le rôle tenu par la course aux armements dans l'effondrement de l'U.R.S.S. et les problèmes touchant à la « reconversion » de son armée se passent, à cet égard, de commentaires.

La fonction idéologique et politique prolonge les précédentes. Elle est patente dans les États à dictature militaire comme dans ceux où l'armée – qu'elle soit fasciste ou populaire – est le plus ferme soutien, parfois le seul, des gouvernants. Dans les pays libéraux, le phénomène est plus subtil. L'armée étant, en régime de croisière, priée de se tenir à l'écart de la politique, on peut parler de « neutralité ». Toutefois, si la politique politicienne lui est, à coup sûr, étrangère, il en va différemment de la continuité de l'État et de la cohésion de la communauté nationale qu'elle a souvent contribué à assurer et qu'à sa façon elle a pour tâche de garantir. Est-ce pourtant l'intérêt général, l'idéologie dominante ou sa propre idéologie que l'armée, le cas échéant, défend ? N'est-ce pas sa propre cause, sa propre logique que l'institution militaire, en s'identifiant notamment à la patrie et en cherchant à la maintenir telle qu'elle la voit, cherche à préserver à travers les péripéties historiques ? Passent les régimes : à chaque grand tournant du xixe siècle en France, la justice militaire indique « le bon choix » au pays ! [...]

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  • : professeur à l'université de Paris-I, ancien président de la Fondation pour les études de défense nationale

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Pour citer l’article

Pierre DABEZIES, « ARMÉE - Pouvoir et société », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/armee-pouvoir-et-societe/