ARCHITECTURE & ÉTAT AU XXe SIÈCLE

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L'Italie « nouvelle »

C'est dans l'Italie fasciste que sont posés pour la première fois les problèmes de l'architecture comme instrument de l'action politique et idéologique de l'État. On sait que l'une des idées-forces du régime mussolinien fut la filiation entre l'Italie « nouvelle » et la Rome impériale. La Rome antique était présente dans la Rome du xxe siècle. C'est à son exaltation que Mussolini appelle les architectes dans un discours prononcé au Capitole le 31 décembre 1925 : « Je dirai que les problèmes de la capitale se divisent en deux grands groupes : les problèmes de la nécessité et ceux de la grandeur [...]. Mes idées sont claires, mes ordres sont précis, et je suis sûr qu'ils deviendront une réalité concrète. Dans cinq ans, Rome devra sembler merveilleuse à tous les gens de la terre. [...] Vous continuerez à dégager le tronc du grand chêne de tout ce qui l'encombre [...]. Tout ce qui a poussé autour [des monuments] pendant les siècles de la décadence doit disparaître [...]. Les monuments millénaires de notre histoire doivent se dresser comme des géants dans une nécessaire solitude. »

Alors qu'en Allemagne l'architecture est l'objet d'une seule théorie, en Italie deux points de vue s'opposent : l'un, passéiste, qui cherche ses sources d'inspiration dans la tradition de la Rome antique ; l'autre qui continue et tente d'adapter aux conditions nouvelles les idéaux d'une avant-garde « rationaliste » dont l'influence en Italie n'est pas négligeable. Cette influence est particulièrement sensible dans l'Italie du Nord, et notamment à Milan où existe une clientèle plus moderniste et moins « provinciale » que celle du reste du pays. Les idées modernes s'exprimeront particulièrement à travers la revue Casabella qui, sous la direction de Persico-Pagano, militera pour des idées proches de celles que défend l'avant-garde des autres pays d'Europe. Ce rationalisme moderne italien ne se limitera d'ailleurs pas aux pages des revues. Il débouchera sur des réalisations non négligeables dans le domaine de l'habitat, des édifices industriels, de l'aménagement urbain et régional. D'un côté, donc, l'Italie « moderne » : celle de l'usine Fiat de Lingotto, des autostrades, des hydravions transatlantiques, des plans régulateurs urbains comme celui de Côme ou de « Milan verte » ; de l'autre, l'Italie qui se veut la continuatrice de la Rome antique, revenant pour cela aux formes les plus traditionnelles de l'architecture et de la composition urbaine et renouant avec les « valeurs éternelles » de la société, caractéristiques de tous les régimes autoritaires et réactionnaires. Celui qui deviendra par la suite l'un des maîtres à penser du régime de Vichy en matière d'urbanisme, Gaston Bardet, ne s'y trompera d'ailleurs pas. Dans Une nouvelle ère romaine sous le signe du faisceau, la Rome de Mussolini, paru en 1937, il salue la « troisième Rome » en ces termes : « Seuls les groupes en liaison intime avec le sol : famille, village, quartier, région, sont à la mesure, à la portée de l'homme. L'admirable effort du régime contre la centralisation urbaine est un enseignement fécond pour le monde entier. Il faut faire plus : après avoir régénéré les activités intellectuelles, morales, esthétiques ou métaphysiques essentielles à l'homme, il faut reconstruire le milieu favorable à l'éclosion et au développement de cet homme rénové. Ce milieu n'est point la cité contemporaine existante, encore bien moins celle conçue par ces théoriciens criminels qui veulent consacrer une civilisation d' « hommes-modules » de 1,75 m de haut, mécaniques et interchangeables. »

Circuit automobile de l'usine Fiat Lingotto, Turin

Photographie : Circuit automobile de l'usine Fiat Lingotto, Turin

Une piste d'essai a été construite sur le toit de l'usine Fiat Lingotto de Turin, Italie, pour y tester les voitures. L'usine est une réalisation de l'ingénieur Giacomo Mattè-Trucco, en 1919. 

Crédits : Fox Photos/ Hulton Archive/ Getty Images

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Usine Fiat de Turin, 1919

Photographie : Usine Fiat de Turin, 1919

Les voitures construites dans cette usine Fiat de Turin (Italie) sont essayées sur le toit. Une réalisation de l'ingénieur Giacomo Mattè-Trucco, en 1919. 

Crédits : Fox Photos/ Getty Images

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Mais Bardet ne fera pas qu'exalter les principes les plus réactionnaires de l'architecture et de l'urbanisme italiens. Il fera ses offres de services au régime fasciste en avançant les principes qui, quelques années plus tard, seront ceux du régime de Vichy : décentralisation urbaine, désurbanisation, retour à la terre, etc.

Le « plan régulateur général de Rome » est assez révélateur du compromis qui caractérise la contradiction permanente qui oppose le rationalisme à la tradition. Il emprunte aux rationalistes un certain nombre de principes contemporains, et tout particulièrement ceux qui ont trait à la circulation automobile, mais se [...]

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Circuit automobile de l'usine Fiat Lingotto, Turin

Circuit automobile de l'usine Fiat Lingotto, Turin
Crédits : Fox Photos/ Hulton Archive/ Getty Images

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Usine Fiat de Turin, 1919

Usine Fiat de Turin, 1919
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Albert Speer

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Écrit par :

  • : architecte honoraire, professeur à l'université de Paris-VIII

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Pour citer l’article

Anatole KOPP, « ARCHITECTURE & ÉTAT AU XXe SIÈCLE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/architecture-et-etat-au-xxe-siecle/