MACHADO ANTONIO (1875-1939)

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De l'intimisme à l'épique

Né à Séville, Machado fait ses études à la célèbre Institución libre de Enseñanza de Madrid, centre de culture laïque et progressiste. En 1899, il accomplit le premier d'une série de voyages à Paris, où il aura l'occasion de connaître Rubén Darío, Anatole France, Oscar Wilde et bien d'autres hommes de lettres français et étrangers ; il fréquente les cours de Bergson (1910), qui auront de nombreuses répercussions sur sa pensée. Son premier recueil de poèmes lyriques, Soledades, est publié en 1902 ; Machado lui-même parle à son propos d'« intimisme », de poésie qui naît d'une « profonde palpitation de l'esprit », qui s'exprime « en réponse animée au contact du monde ». La filiation becquerienne (de Gustavo Adolfo Bécquer, poète romantique) et moderniste de ces poésies traduit emphatiquement le caractère introverti de l'inspiration : Machado s'évade du spleen d'un présent morne grâce à l'illusion, ou plus souvent à la rêverie. Et c'est ainsi qu'il évoque – depuis Madrid où il habite – le patio de la maison de Séville, avec sa fontaine murmurante, les intérieurs provinciaux et les petites rues ou les places retentissantes de voix enfantines, les balcons fleuris et les jardins silencieux. Le souvenir poignant produit une syntonisation magique avec les atmosphères et les paysages, au point que parfois les choses, la nature, le temps deviennent interlocuteurs d'un dialogue fraternel. Des thèmes peu nombreux sont continuellement abordés comme pour en distiller désespérément toutes les possibilités évocatrices ; déjà s'affirment péremptoirement des situations (le soir) et des symboles (la fontaine, la noria) que Machado emplit de ses méditations sur le passé et le présent, sur la vie et la mort. Dans l'édition suivante du recueil, avec le titre Soledades, galerías, otros poemas (1907), apparaissent d'autres symboles suggestifs du retour dans le passé et de la destinée humaine : le fleuve, la « galería », tandis que de savantes retouches stylistiques réduisent les intonations décadentes et éclaircissent conceptuellement les passages sentimentaux.

En 1912 paraît l'autre grand recueil poétique de Machado, Campos de Castilla. Celui-ci est dominé, dès le titre, par les vastes plaines castillanes, au centre desquelles le poète avait vécu de 1907 à 1912, comme professeur de français à Soria. Séjour d'abord serein, rendu heureux par le mariage avec Leonor, mais terminé tragiquement par la mort de sa toute jeune femme. Machado sort définitivement de la sphère moderniste et s'impose comme le poète de la moralité de la génération de 1898, par son retour à la tradition médiévale et le remplacement du paysage doux et exténué de l'Andalousie par le sévère paysage castillan. L'influence idéale d'Unamuno domine cette phase créatrice. Évidente apparaît l'application à se rattacher à la veine épico-lyrique du romancero. Les compositions, souvent amples, et d'une architecture complexe, évoquent les espaces de la Castille et suivent le cours du Duero, sous les cimes du Moncayo. Aspérité et grandeur, teintes sombres et cieux immenses : Machado les chante selon l'alternance des saisons et la variété des lumières. Le moi, avec ses sentiments et ses mémoires, est relégué au second plan ; ou plutôt il se laisse envahir par la solennité de la nature, se jette vers un passé collectif et national, voit par le truchement de personnages populairement primitifs, derrière lesquels se détache souvent l'ombre de Caïn (« Tierra de Alvargonzales »). Avec Campos de Castilla, Machado n'acquiert pas seulement un sens plus viril et réaliste de la nature, de la vie, mais il commence aussi à expérimenter cette espèce de dédoublement (le moi par le truchement des autres) qui inspirera Juan de Mairena et d'autres « apocryphes » : « Je pensai, écrit-il, que la mission du poète est d'inventer de nouveaux poèmes de l'éternel humain, histoires animées qui, tout en étant personnelles, vivent toutefois par elles-mêmes. »

La Castille domine encore dans une série de poèmes insérés dans la réédition de Campos de Castilla, parmi les Poesías completas (1917) ; mais elle est désormais un lieu de l'âme, comme auparavant l'Andalousie, avec laquelle elle est d'ailleurs placée dans une sorte de dialectique autobiographique. Détachement méditatif, mais aussi physique, puisque, après la mort de Leonor, Machado s'était fait mu [...]

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Cesare SEGRE, « MACHADO ANTONIO - (1875-1939) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/antonio-machado/