ARTAUD ANTONIN (1896-1948)

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Le témoin de soi-même

Le jeune homme qui arrive à Paris se sent poète, se veut poète ; il sait dessiner et regarde la peinture d'un œil averti ; il est très beau et désire aussi être comédien.

Dès lors, la vie d'Antonin Artaud est si étroitement mêlée à son œuvre que l'on pourrait presque dire qu'il écrit son œuvre avec sa vie, qu'il suffit de lire ses écrits pour connaître l'essentiel de sa vie, non qu'il s'agisse d'une anecdotique autobiographie, car, Maurice Blanchot l'a souligné : « Ce qu'il dit, il le dit non par sa vie même (ce serait trop simple), mais par l'ébranlement de ce qui l'appelle hors de la vie ordinaire. »

Le poète, donc, écrit des poèmes (un premier recueil, Tric Trac du Ciel, paraît en 1923), en adresse quelques-uns au directeur de La Nouvelle Revue française, Jacques Rivière, qui les refuse. Antonin Artaud écrit alors à Rivière non tant pour défendre leur facture que pour tenter de faire comprendre pourquoi il « propose malgré tout ces poèmes à l'existence. Je souffre, écrit-il, d'une effroyable maladie de l'esprit. Ma pensée m'abandonne à tous les degrés. » Et il tient d'autant plus à ce que soit reconnue « l'existence » de ces « quelques poèmes qu'ils constituent les lambeaux qu'[il a] pu regagner sur le néant complet ». « Il m'importe beaucoup que les quelques manifestations d'existence spirituelle que j'ai pu me donner à moi-même ne soient pas considérées comme inexistantes par la faute des taches et des expressions mal venues qui les constellent. »

Ces lettres échangées à propos de « la recevabilité de ces poèmes », Rivière propose alors de les publier. C'est la Correspondance avec Jacques Rivière (parue en septembre 1924 dans La Nouvelle Revue française, puis en 1927 en plaquette chez le même éditeur), dont Maurice Blanchot parle comme d'« un événement d'une grande signification ».

Il y a peut-être de l'orgueil dans ce cri : « Je suis témoin, je suis le seul témoin de moi-même. » Il y en a certainement dans cette affirmation : « Je me connais, et cela me suffit, et cela doit suffire, je me connais parce que je m'assiste, j'assiste à Antonin Artaud. » Pourtant, si L'Ombilic des Limbes (Paris, 1925), Le Pèse-Nerfs (Paris, 1925), réédité suivi de Fragments d'un Journal d'Enfer (Marseille, 1927), peuvent être considérés comme les textes les plus denses et les plus fulgurants de leur époque, c'est qu'ils témoignent de cette impossibilité à penser, de la douleur physique de cette « déperdition », avec tant de lucidité, d'acuité qu'il est peu de commentateurs qui aient pu s'en approcher avec perspicacité. C'est aussi qu'ils ne sont pas seulement la relation désespérée de cette « inapplication à la vie », mais ce combat mené contre, dit-il, ce « quelque chose de furtif qui m'enlève les mots que j'ai trouvés, qui diminue ma tension mentale, qui détruit au fur et à mesure dans sa substance la masse de ma pensée... ». C'est encore parce que nous ne sommes pas en présence d'une œuvre « détachée de la vie », c'est qu'Antonin Artaud, dès le début, s'y affirme en homme et en corps : « Je suis homme par mes mains et mes pieds, mon ventre, mon cœur de viande, mon estomac dont les nœuds me rejoignent à la putréfaction de la vie. »

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Paule THÉVENIN, « ARTAUD ANTONIN - (1896-1948) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/antonin-artaud/