ANTHROPOLOGIE VISUELLE

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Du visuel en anthropologie

Le regard ethnographique

Regarder est une opération fondamentale de la démarche ethnographique. Il s’agit de se faire une place sur le terrain pour élaborer de l’intérieur un point de vue qui favorise l’étude et la compréhension d’une population donnée. La pratique du terrain est ainsi fondée sur une technique d’enquête usuellement désignée sous l’expression « observation participante » et sur la capacité de l’ethnographe à inscrire sa présence au sein des situations qu’il cherche à décrire et à interpréter. Le visuel ne se réduit donc pas à un simple problème d’optique, de vision ou de perception : il peut être défini, à la suite de Merleau-Ponty (1964), de manière sensorielle et relationnelle, comme une « modalité corporelle d’accès au visible ».

L’une des prérogatives de l’anthropologie visuelle est précisément de consolider l’acuité de ce regard ethnographique en lui donnant une forme matérielle et une persistance qui ne se réduisent pas à un texte, notamment à travers la maîtrise de procédés d’enregistrement d’images fixes ou animées. Ces pratiques de documentation (film, photographie, voire dessin) transforment le processus d’observation. Elles augmentent les modes de présence et d’engagement des ethnographes sur le terrain (Grimshaw et Ravetz, 2005) et leur permettent de s’immiscer différemment au sein des situations et des interactions (Lallier, 2009), tout en créant la matière d’une observation non plus seulement directe, mais différée.

L’observation différée de la matière visuelle et sonore ainsi constituée n’entend pas se substituer à l’observation directe. Elle la complète, l’enrichit, et peut devenir une ressource méthodologique centrale dans l’élaboration et la transmission des savoirs, dès lors qu’une réflexion conjointe est menée sur les stratégies de mise en scène (De France, 1982). La réversibilité et la plasticité du matériau filmique, notamment, permettent d’approfondir la compréhension des situations observées, de les revoir indéfiniment, d’en différer l’analyse et de porter l’attention sur les détails qui échappent à l’immédiateté de l’observation directe (Piette, 2017), tout en mettant en œuvre des dispositifs de partage et des méthodes collaboratives qui favorisent la co-construction des savoirs et la réflexivité.

Image-corps-mouvement

S’inspirant des études en physiologie expérimentale et des expérimentations pré-cinématographiques d’Eadweard Muybridge et d’Étienne-Jules Marey, qui documentent précisément ce que l’observation directe ne peut déceler, le médecin et anthropologue Félix Regnault a réalisé dès 1895 à Paris, lors de l’exposition sur l’Afrique occidentale, des « chronophotographies ethniques », dont le principe était de décomposer en une série d’images fixes des séquences spécifiques de l’activité humaine pour en favoriser l’étude. Puis il a élaboré un programme d’anthropologie visuelle avant l’heure (Piault, 2000), faisant des images animées une source d’analyse comparée du mouvement des corps, selon une théorie où la différence raciale prévalait.

Ce projet, qui lie étroitement image et corps en mouvement, a été prolongé et amendé dans les années 1930 par Margaret Mead et Gregory Bateson. Fort différente de celle, raciale, de Regnault, leur approche culturaliste s’est concrétisée par un travail photographique et cinématographique effectué à Bali et en Nouvelle-Guinée entre 1936 et 1939. Leur ouvrage, Balinese Character (1942), est fondé sur des photographies et complété par la réalisation d’une série de six films, Character Formation in Different Cultures (1951-1954). Mises en relation sous forme de planches, les photographies de terrain constituent le matériau de l’analyse, tandis que les films usent du ralenti et de l’arrêt sur image pour décomposer les processus d’incorporation et de transmission de la culture. Le recours à ces procédés mécaniques est caractéristique de l’intérêt porté par les anthropologues à la communication non verbale. Marcel Griaule en avait déjà fait usage dans sa thèse en s’appuyant sur des séries de photogrammes pour décrire la danse des masques dogons (1938), tandis que Marcel Mauss recommandait d’étudier les techniques du corps « à l’aide de la photographie et si possible du cinéma au ralenti » (1926).

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Écrit par :

  • : anthropologue, maître de conférences à l'université Paris Nanterre

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Pour citer l’article

Damien MOTTIER, « ANTHROPOLOGIE VISUELLE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anthropologie-visuelle/